Pourquoi lui ?
Plus le temps passait, moins je savais où j’en étais. Une seule certitude : j’étais de plus en plus amoureux. Non pas de Stéphanie mais du bel inconnu que je voyais chaque jour. Encore une période difficile de ma vie où tout semblait contre moi, mes sentiments, mes pulsions… Même mes rêves ! Je me réveillais souvent vers quatre heures du matin, en nage et toujours ce même cauchemar. Je te cherchais désespérément partout. Quand enfin je te trouvais, tu te retournais… Et là, horreur ! Ce n’était pas toi !
Tous les mercredis, je retrouvais Stéphanie chez Lætitia. Nous discutions beaucoup, puis je descendais avec elle. Parfois nous partions visiter Paris. Toutefois notre liaison était au point mort. J’avais cru qu’elle serait plus entreprenante. Je m’étais trompé. Elle attendait et laissait venir. Elle était drôle et belle. Je n’étais pas indifférent. J’aimais bien l’embrasser et sentir son parfum. Mais ces instants étaient toujours un déchirement car c’est un autre que je mourrais d’envie d’embrasser. J’ai un curieux défaut. Celui de souvent penser à ceux qui ne sont pas là, à l’instant. Ainsi lorsque j’embrassais Stéphanie, toutes mes pensées étaient pour celui que j’aimais, mais inversement, lorsque j’étais près de lui au lycée, je pensais souvent à Stéphanie et à tout ce qu’elle m’avait dit durant la semaine ! Ce décalage dans le temps est forcément désagréable pour celui qui a le désavantage d’être présent et de me sentir absent. Stéphanie me téléphonait souvent, plus souvent que je ne l’appelais. C’était parfois pour reprendre nos conversations du mercredi. Ces coups de fil m’inquiétaient. Elle pensait trop à moi et était attentive à chacune de mes paroles. Je craignais qu’elle ne s’attachât durablement. Lætitia jouait l’indifférence, mais l’était-elle vraiment ? Bref, je marchais sur des œufs.
J’étais toujours perdu dans mes pensées. Ma mère s’inquiétait de mon comportement. Elle passait son temps à me dire :
- À quoi tu penses ?
- À rien.
Alors que je ne pensais qu’à lui. J’imaginais notre première rencontre, les discussions que nous pourrions avoir. En attendant, je n’osais même pas lui dire bonjour.
Ma mère, qui n’était pas dupe, me devinait amoureux. Aussi, avant qu’elle ne me pose trop de questions, je décidai de lui dire la vérité — pas la vraie, bien sûr — celle qu’elle avait envie d’entendre. Règle d’or : ne jamais dire la stricte vérité aux parents… Quand c’est trop évident, ils ne nous croient pas. Mais en cela, je n’étais pas si différent puisque ma propre vérité m’effrayait au point d’aller me rassurer dans les bras d’une fille. Restait juste à deviner ce qu’elle avait envie d’entendre, trouver le bon mélange : un doigt de vérité avec deux doigts d’imagination. Je me mis en condition en imaginant un scénario. Puis, un samedi matin, lorsque je me sentis prêt, je passai à l’attaque.
- Maman ! J’ai un truc à te dire.
- Pas maintenant, je pars faire des courses. Je ne suis pas en avance. On voit ça plus tard, je n’en ai pas pour longtemps.
Elle sortit et je restai là, dégoûté. Il n’est jamais facile de parler de ces choses-là. Elle qui voulait toujours tout savoir, n’avait pas compris qu’il s’agissait d’un moment important, qu’il fallait tout laisser, prendre le temps de m’écouter, retarder ces maudites courses. Toujours ce décalage ! Je restais planté là, avec mes angoisses et mes questions. Fallait-il vraiment le lui dire ? Était-ce un signe ? Mais le pire fut qu’à son retour, elle n’y pensait même plus. Elle prépara le repas et vaqua à ses occupations habituelles. Ce ne fut que le soir, devant la table et mon mutisme, qu’elle se souvint :
- Tu voulais me parler ce matin ?
Je n’en avais plus très envie.
- Ouais.
- Vas-y, je t’écoute.
- C’était ce matin…
- Ce que tu voulais me dire ce matin, tu ne peux pas me le dire ce soir ?
- Si… Pourquoi sommes-nous toujours trop exigeants ou trop conformistes ?
- Qu’est-ce que tu veux dire ?
- Moi, j’aurais voulu que tu m’écoutes ce matin lorsque j’étais décidé à te parler. Mais toi, quand c’est l’heure des courses, ce n’est pas l’heure d’écouter ton fils !
- Je ne sais pas si c’est du conformisme, mais il y a la vie… Elle nous bouffe et nous engloutit, c’est certain. Je t’écoute, c’était à quel sujet ?
J’étais coincé. Je sentis qu’elle ne lâcherait plus l’affaire, alors je me jetai à l’eau.
- J’ai rencontré une fille…
- Je m’en doutais !
C’était gagné ! Il suffisait de lui laisser croire en sa perspicacité, croire qu’elle avait vu juste et elle goberait tout. Trop facile !
- Qui est-ce ?
- Tu ne la connais pas.
- Comment s’appelle-t-elle ?
- Stéphanie, je l’ai rencontrée chez Lætitia.
- La pauvre ! C’est elle qui te l’a fait connaître ?
- Oui.
- T’en fais une tête ! C’est une bonne nouvelle !
- Ce qui m’a refroidi, c’est qu’au moment où je me décide à t’en parler, toi tu te barres en me disant : « Je n’ai pas le temps, je n’ai pas le temps ! » On est toujours décalés, on n’a jamais le temps de rien. Tu dis toujours que je ne te parle pas mais quand je suis prêt, tu ne comprends pas que c’est un moment important, qu’il faut tout lâcher pour m’écouter, et tu t’en vas.
- On va se rattraper, parle-moi d’elle.
- Elle a dix-huit ans, elle vit à Paris avec ses parents, pas loin de chez Lætitia. Elle est gentille, je m’entends bien avec elle.
- C’est du sérieux ?
- Non, c’est juste une copine.
Je savais qu’en disant cela, elle comprendrait le contraire. Elle ne m’écoutait déjà plus. Je lui montrai une photo, elle fut ravie et moi aussi. Mais j’oubliais le principal : je n’avais que faire de Stéphanie, c’était un mec que j’aimais ! Incapable de lui dire… Et si je l’avais fait… Non, je ne pouvais même pas imaginer la suite ! Pourquoi les mensonges sont-ils plus souvent admissibles que la réalité ? Car si j’avais dit à ma mère, que je crevais d’amour pour un garçon, elle aurait eu du mal à l’accepter, elle n’aurait pas compris. Alors que le plus grotesque des mensonges passait tout seul. Elle en rajoutait même, au-delà de mes espérances, pour qu’il en devienne plus crédible.
Vers le 12 mai, j’arrivais au lycée pour apprendre une bien triste nouvelle : Julien était mort !
- Julien ? Que s’est-il passé ?
- Il roulait en mobylette et s’est fait écraser par un camion !
Je n’en croyais pas mes oreilles ! Julien était dans ma classe, c’était un garçon un peu efféminé, très discret, serviable, souriant et toujours de bonne humeur.
- Ce n’est pas possible !
- Si ! C’est peut-être un suicide.
- Pourquoi ?
- On ne sait pas, c’est un bruit qui court.
Les élèves qui avaient besoin d’en parler se réunirent dans la cour par petits groupes, chacun donnant des détails sur ce qu’il savait. Mais personne ne savait rien. On évoquait la dernière fois qu’on l’avait vu, ses dernières paroles, etc. Soudain, je réalisai que j’étais juste en face du bel inconnu, qui me troublait tant. Nous restâmes un moment, les yeux dans les yeux. Combien de temps ? Je n’en sais rien, probablement pas aussi longtemps que cela m’a paru. Face à lui, j’étais mal à l’aise et perdais toute notion du temps. Comme d’habitude, il était sombre et silencieux. Il écoutait les autres. À quoi pensait-il ?
Julien était parti sans donner d’explication. S’était-il vraiment jeté sous ce camion ? Comment le savoir ? Alors chacun donnait son avis. Certains parlaient de lâcheté, d’autres de courage… On aurait aimé comprendre.
Quand on est jeune, la mort est tellement improbable que nous n’y pensons pas. Mais elle sait nous rappeler qu’elle existe. Quand elle frappait ainsi, comme la foudre, si près de moi, j’étais toujours étonné d’avoir été épargné. Je ne pouvais m’empêcher de me dire : pourquoi lui et pas moi ? Je me suis toujours senti impuissant, autant pour l’expliquer, que pour consoler ceux qu’elle afflige.
Si c’était vrai, quel désespoir avait poussé Julien à commettre un tel geste ? Beaucoup se moquaient de son air efféminé. Je me demandais pourquoi, ce qui paraissait évident chez lui, ne se voyait pas chez moi. Aimait-il vraiment les garçons ? Alors que moi, j’aimais réellement celui qui était là, en face de moi, mais ça ne se voyait pas et personne ne s’en doutait, à part lui peut-être. Et si chez moi ça ne se voyait pas, combien d’autres, vivaient-ils la même chose ? Pour Julien, nous n’avions rien vu venir. Si c’était véritablement un suicide, il y avait forcément eu des alarmes. Personne n’avait été à ses côtés pour l’aider, pour le soutenir, pour l’en dissuader.
C’était mon frère de cœur. Nous avions la même faiblesse — si c’en est une — mais je ne me reconnaissais pas en lui. Je l’avais toujours ignoré. Finalement, j’étais peut-être pire que ceux qui se moquaient de lui. Et parmi ceux-là, combien éprouvaient les mêmes sentiments ? Je pensais à ses parents. Avait-il des frères ou des sœurs ? Je n’en savais rien, je ne connaissais pas sa famille. Nous ne connaissons rien des autres et il faut de telles extrémités pour se poser ce genre de questions. Je ne connaissais rien de celui que j’aimais le plus, que saurais-je de Julien qui m’était indifférent ? Et si c’était lui que la mort avait frappé, je ne m’en serais jamais remis ! Il était là, il me regardait, il avait l’air très affecté, pensait-il aux mêmes choses que moi ?
Lætitia, qui connaissait bien Julien, vint pour l’enterrement avec Stéphanie. Julien, dans ce coffre en bois, Stéphanie qui me serrait la main, et tout près, celui que j’aimais comme un malade et qui ne cessait de me regarder. J’étais très mal à l’aise. Dans quel guêpier je m’étais mis ?
Dans l’église, pendant la cérémonie religieuse, j’étais encadré par Stéphanie et Lætitia. Mais celui que j’aimais était deux rangs devant nous, sur la droite. Je le voyais légèrement de profil, je n’avais même pas à tourner la tête, juste à bouger les yeux. Je passais mon temps à l’observer discrètement, qu’il était beau ! Si Stéphanie avait su ce qui captait toute mon attention… Il se retourna plusieurs fois en regardant dans notre direction. Il avait l’air inquiet à chaque fois que nos regards se croisaient. Il portait des vêtements que je n’avais jamais vus : une chemise bordeaux, un jean et une veste bleu foncé. Ce n’était ni le lieu ni le moment mais je ne pouvais m’empêcher de me répéter : « qu’il est beau ! » Il avait l’air très nerveux. Il n’arrêtait pas de bouger et de gigoter.
Au cimetière, lors de la mise en terre, je réalisais que Stéphanie était à ma gauche et le garçon à ma droite, tout près. Si proches que nos épaules se touchèrent. Nous n’avions jamais été si près l’un de l’autre. Était-ce le hasard ? Dans un moment aussi tragique, il ne pouvait l’avoir fait exprès. Mais de mon côté, je ne fis rien pour m’en écarter. Je le surveillais du coin de l’œil, persuadé qu’il allait me regarder. Nous tournâmes la tête en même temps, nous étions là tous les deux, les yeux dans les yeux. Il regardait aussi Stéphanie. J’étais gêné, je pris la parole le premier.
- Tu connaissais Julien ?
- Non, de vue seulement. Et toi ?
- Il était dans ma classe… On se voit tous les jours, mais on ne se connaît pas.
L’inconnu acquiesçait de la tête.
- Il n’avait pas d’ami ? demanda-t-il.
- Je ne sais pas, je n’arrête pas d’y penser… Tu en as, toi, des amis ?
Il se tourna vers le cercueil, ouvrit de grands yeux, haussa les épaules et poussa un long soupir. Que voulait-il dire ? Je n’en savais rien. Nous étions là, figés devant ce cercueil que nous regardions en silence. Je cherchais désespérément quelque chose à dire. Finalement…
- Je me demande toujours : pourquoi lui et pas moi ? J’ai peur de la mort. Aujourd’hui tout le monde est là, certains sont même venus de loin. Ils ont tout laissé pour être présents. Mais personne n’y était quand Julien en avait besoin, quand il était bien vivant, quand il désespérait. Personne pour l’écouter, pour le comprendre et lui tendre la main… alors, il est parti.
J’avais les larmes aux yeux et je vis qu’il était comme moi. Avions-nous la même sensibilité ? Comment le savoir ? Je ne savais plus quoi dire et lui non plus. Nous défilâmes devant le cercueil. On nous demanda d’y poser la main en signe d’adieu.
Grâce à toi Julien, je lui ai parlé pour la première fois. Si tu me vois, tu dois être furieux… ou mort de rire.
Nos chemins se séparèrent. Je rentrais chez moi avec les filles, j’avais lâché la main de Stéphanie. Tu nous vis partir, à quoi pensais-tu ?
Pour le dîner, ma mère m’avait demandé de retenir Lætitia et Stéphanie, qu’elle ne connaissait pas. Les filles semblaient enchantées. Moi, je sentais les difficultés et le piège se refermer. J’avais mis en marche une machination qu’il devenait bien difficile de contrôler.
Ma mère et Stéphanie furent ravies de faire connaissance. J’aurais préféré l’inverse. Maman, égale à elle-même, comprenait tout le contraire de ce que je lui disais. Écoutait-elle seulement ce qu’elle avait envie d’entendre ? Quand je lui disais : « Ce n’est qu’une amie. » Elle comprenait : « C’est ma petite amie ! » Quand je lui disais : « Il n’y a rien de fait, nous voulons seulement apprendre à nous connaître. » Elle comprenait : « Je suis amoureux, je m’entends trop bien avec elle ! » Je me demande toujours si je parlais la même langue qu’elle. Ainsi, quand je demande au boucher une entrecôte bien fine, pourquoi me sert-il une côte de bœuf en me disant ironiquement : « Comme ceci, ça ira ? » Quand je demande une baguette bien blanche, pourquoi me donne-t-on la plus brûlée ? On ne m’écoute jamais ou est-ce moi qui délire ? Toutes ces petites choses m’effraient, car le jour où je devrai dire à Stéphanie que je ne l’aime pas et qu’il faut tout arrêter, que va-t-elle comprendre ? « Je t’aime, c’est la vie que je voudrais passer avec toi ! » J’avais peur.
Ce soir-là, je parlais peu. En réalité, je déprimais complètement. On mit cela sur le compte de la mort de Julien. C’était en partie vrai, mais la vraie raison de ma déprime venait du fait que je pensais à celui qui n’était pas là, comme d’hab, et qui pleurait avec moi tout à l’heure, quand nos épaules s’étaient touchées. Les filles et ma mère avaient raison, je n’étais pas là, j’étais encore au cimetière. Pas avec Julien, j’y étais avec mon amoureux. Comment le leur dire ? Pourquoi était-ce si difficile ? Pourquoi n’avais-je pas le droit de l’aimer ?
Je n’avais pas trop envie de reparler de l’enterrement. Les filles non plus, je pense. Mais bien sûr, ma mère ne put s’en empêcher.
- Tu le connaissais bien ce jeune homme qui est mort ?
- Depuis que nous sommes ici, j’ai toujours été dans sa classe mais je ne savais rien de lui.
- Pourtant sa mort t’a complètement retourné.
- Il est mort ! Il est mort, maman ! Il était là avec nous, tous les jours et il est mort ! On ne le reverra plus jamais ! Je n’arrête pas d’y penser.
- C’était vraiment un suicide ?
- On n’en sait rien !
- Pourquoi se serait-il donné la mort ?
Lætitia prit la parole :
- Il était un peu efféminé, on pensait qu’il était homo. Tout le monde se moquait de lui à cause de ça.
Ma mère continuait son interrogatoire :
- Tout le monde ?
- Non, pas tout le monde, dis-je, seulement les cons… C’était un mec bien, il était calme et réservé. Il s’est toujours laissé insulter sans rien dire. On n’a jamais rien fait pour le défendre. Je ne sais pas comment il faisait pour supporter tout ça.
- C’est peut-être justement qu’il ne le supportait plus, dit Lætitia.
- Il était vraiment homo ? demanda ma mère.
- Comment le savoir ? Je n’en ai jamais discuté avec lui. Le savait-il lui-même !
- Si, lui, il devait le savoir !
- Maman, c’est quoi un homo ? C’est quelqu’un qui a des rapports sexuels avec une personne du même sexe. Julien avait mon âge. Je ne l’ai jamais vu fréquenter personne. Il était seul, il n’avait pas d’amis. Quand j’y repense aujourd’hui, on l’a condamné sur les goûts qu’on lui prêtait. Ça s’appelle du délit d’intention ! C’est grave ! C’était un jeune étudiant comme les autres qui ne demandait rien, si ce n’est le droit de vivre sa vie. Il n’a probablement jamais eu de rapports sexuels avec personne. Il est mort parce qu’il avait l’air de…
- Même si l’homosexualité est plus acceptée de nos jours, les homos seront toujours montrés du doigt, dit ma mère.
Je fis un bond.
- Acceptée ! Tu plaisantes. Julien avait l’air efféminé mais ça ne prouve rien. Il y en avait probablement d’autres, au cimetière aujourd’hui, qui n’en ont pas l’air mais qui le sont. Peut-être Julien était-il amoureux en secret, peut-être étouffait-il dans sa peau, peut-être a-t-il eu peur ? On ne le saura jamais.
- Peur de quoi ? demanda Lætitia.
- Peur des autres. Il était insulté alors qu’il n’avait jamais rien fait. Il a sûrement eu peur de l’avenir. Et s’il n’était pas homo, il a réalisé que toute sa vie, on le traiterait comme si… Je n’arrête pas d’y penser. Où étions-nous quand il avait besoin d’aide ?
- Je n’avais jamais pensé à tout ça, dit-elle.
- On ne pense jamais à rien. On y pense quand c’est trop tard.
- C’était la première fois que j’allais à l’enterrement d’un jeune de mon âge, dit Lætitia.
- Oui, c’était la première fois de plein de choses aujourd’hui.
- C’est-à-dire ?
- La première fois qu’on enterrait un copain. La première fois que je voyais autant de faux-culs réunis en un même lieu. Car tous ceux qui le méprisaient et l’insultaient hier étaient là aujourd’hui avec l’air consterné et effondré. Je ne supporte pas cette hypocrisie. La première fois aussi…
Je m’arrêtais à temps. Je ne pouvais pas leur dire que c’était la première fois que je me faisais presque draguer dans une église.
- Oui, continue ! dit Lætitia.
J’aurais aimé, mais ce n’était pas facile. Je cherchais péniblement quelque chose à dire.
- La première fois… que je voyais sa famille. Les pauvres, ils ne s’en remettront jamais. Ils vont y penser toute leur vie.
- C’était son petit frère qui pleurait tant ?
- Oui sûrement, il lui ressemblait…
J’avais un peu cassé l’ambiance. Pourtant, ma mère avait peut-être raison pour une fois. Ça me faisait du bien d’en parler, ou de le crier, car c’est un peu ce que j’avais fait.
- C’est à tout ça que tu pensais pendant l’enterrement ? me demanda Lætitia.
- Oui, à tout ça, et à bien d’autres choses encore !
Je vis dans son regard qu’elle mourrait d’envie de savoir quelles étaient ces autres choses mais elle ne me posa pas la question.
- Décidément, tu ne manqueras jamais de me surprendre ! dit-elle.
Après le repas, je sortis respirer un peu sur la terrasse. Lætitia me suivit.
- Tout à l’heure, quand t’as pris la défense de Julien, t’étais magnifique. J’avais envie de pleurer. T’es le seul à m’émouvoir comme ça.
- Je rêve, ou tu me dragues !
- Non, je me confie à un ami c’est tout. Tu me manques, je n’aurais jamais dû déménager !
- Ça n’aurait rien changé. Toi et moi, c’était sans issue.
- Peut-être, mais je n’ai jamais suivi de chemin sans issue aussi agréable !
- Pourquoi tout le monde cherche à me culpabiliser ?
- Les autres, je ne sais pas… Moi, c’est parce que je t’aime toujours.
- Je m’entends trop bien avec toi mais, à mon grand désespoir, je suis incapable de t’aimer.
- Pourquoi ?
- Je ne sais pas.
- Tu aimes Stéphanie ?
Je m’assurai que nous étions seuls.
- Non.
Je crus voir une esquisse de sourire sur ses lèvres.
- Tu n’aimes personne ?
- Si.
Elle me regardait pensive et, au moment où je m’y attendais le moins, elle me posa cette terrible question :
- Qui c’était ce garçon à côté de toi, au cimetière ?
Mon sang se figea dans mes veines. Comment avait-elle deviné ?
- Je ne sais pas, je ne le connais pas.
- Tu ne le connais pas ? Tu lui parlais !
- C’était la première fois qu’on se parlait.
- Encore une première fois, décidément ! Vous pleuriez ensemble !
J’étais sur la défensive.
- Oui… mais nous ne devions pas être les seuls à pleurer !
- Dans l’église, il s’est retourné plusieurs fois pour nous regarder.
- Ah bon ?
- Tu n’as pas remarqué ?
- Si.
Je ne pouvais pas nier d’un bloc ce qu’elle avait peut-être déjà compris. Trop forte Lætitia. Elle fut toujours la seule à me deviner et à me comprendre. J’étais gêné. J’avais du mal à soutenir son regard. Stéphanie nous rejoignit, fin de la conversation.
Cette nuit-là, je ne trouvai pas le sommeil. Je ne reverrais plus Julien. Il était parti, tout raide, tout froid, le corps et l’esprit meurtris, dans cette terrible caisse de bois que des hommes avaient descendue, tout au fond de la terre. Pour la première fois, j’avais vu ses parents. Ce n’était peut-être pas la première mais c’était la première fois que je les remarquais, ainsi que son frère qui n’arrêtait pas de pleurer. J’avais mal pour eux. Je revoyais tout ce qui s’était passé et me posais plein de questions. Pourquoi tant de gens étaient venus à l’enterrement ? C’était avant qu’il aurait fallu se bouger. Quand on sort le cercueil, c’est trop tard. Où étions-nous, tous, lorsqu’il avait besoin d’aide ? Où étions-nous quand il criait au secours ? Il y avait forcément eu des signes, des alertes. Personne ne les avait entendus, ni pris au sérieux. Peut-être avions-nous compris tout le contraire. Et maintenant, nous allions rester là éternellement, avec nos questions, au bord de ce trou béant dans la terre. Lætitia avait raison. C’était la première fois que j’enterrais un camarade. C’était aussi la première fois qu’on me faisait presque des clins d’œil dans une église. Ce n’en était pas bien sûr mais il fut le seul à se retourner tant de fois pour me regarder.
Pensait-il aux mêmes choses que moi : « la mort avait frappé si près, ç’aurait pu être toi. » Je me refusais seulement d’y penser. Ou bien s’inquiétait-il de ces deux filles à mes côtés. Nous n’avions jamais été si près l’un de l’autre, mon épaule avait touché la sienne. Nous avions échangé quelques mots et pleuré ensemble. Qu’est ce que j’aimais sa voix ! Y avait-il quelque chose que je n’aimais pas chez lui ? En même temps, je me sentais minable. Mais rien n’était calculé, je m’étais retrouvé là par hasard, tenant ma copine d’une main et draguant mon ami du bout des lèvres, du bout des yeux, du bout des larmes, car pas de doute, nous avions partagé cet instant de tristesse. À ma question : « As-tu des amis ? » Il n’avait répondu que par un très long soupire. Pourquoi ? Que voulait-il dire ?
Je me repassais en boucle toutes ces questions, toutes ces images, sans trouver ni sommeil, ni réponse. Il avait certainement vu la main de Stéphanie dans la mienne. Qu’allait-il en conclure ? Je m’énervais tout seul. Mon aventure avec Stéphanie ne rimait plus à rien. Je voulais me persuader que je n’étais pas homo, que je pouvais sortir avec une fille et l’aimer ! Inutile d’aller plus loin, le doute était levé. Je ne pouvais plus continuer avec elle alors que j’avais déjà dépassé les bornes du raisonnable avec ce jeune homme. J’avais accepté toute cette pantomime pour faire le point et trouver des réponses à mes questions. Les réponses, je les avais. J’étais bel et bien amoureux d’un garçon, qui occupait toutes mes pensées. Mon avenir était avec lui et non avec Stéphanie. Je mourrais d’envie de l’embrasser, de lui dire que je l’aimais, mais comment faire ? Ce n’était pas encore à l’ordre du jour. Après la mort de Julien, je crus un instant que cet événement allait changer ma vie. Je me trompais car si nous avions, cet inconnu et moi, échangé quelques mots au cimetière, nous fûmes incapables de reprendre cette conversation. Je ne comprendrai jamais pourquoi. Peut-être regrettions-nous tous les deux d’avoir eu cette indécence ? Quand d’autres souffraient, nous pensions à l’avenir. Notre amour, notre bonheur, ne pouvaient s’ériger sur un tombeau. Je ne pouvais supporter son regard, ni lui, le mien. La tristesse m’envahissait. Je déprimais.
Plus je déprimais, plus ma mère était radieuse. Elle ne connaissait pas Julien et elle avait trouvé toutes les qualités à Stéphanie. Comme toutes les mamans qui s’inquiètent pour leur fils, elle était rassurée. Pour moi, c’était le contraire. J’éprouvais la même angoisse que la veille au cimetière, celle de l’animal piégé. Pourquoi s’entendait-elle si bien avec toutes mes amies ?
La semaine suivante commença mal. Ma mère m’annonça catastrophe sur catastrophe. Tout d’abord, elle s’était inscrite avec Martine, une de ses collègues de travail, pour participer à la brocante de la ville le dimanche 25 mai.
- Une brocante ! Merci bien, t’iras sans moi.
- Ah ne commence pas ! J’aurai besoin de toi pour décharger et pour tout remballer…
Mais la brocante, ce n’était pas le pire !
- J’ai eu tes grands-parents au téléphone. Ils ont hâte de faire la connaissance de Stéphanie.
- Quoi ?
- Oui, je leur ai dit que tu sortais avec elle.
- Mais maman, comment faut-il te dire les choses ? Je ne sors pas avec elle ! Ce n’est pas ma fiancée. Je ne l’aime pas, c’est juste une amie ! Tu ne comprends pas ? Qu’est-ce que je vais dire à Stéphanie maintenant ?
- Tu lui diras la vérité : que tes grands-parents et ton père ont hâte de la voir. Je suis convaincue que ça lui fera plaisir.
- Mon père aussi ?
- Oui. Pendant que j’y étais, j’ai prévenu tout le monde.
- Mais maman, ça ne va pas ! Tu dérailles complètement ! Tu ne comprends pas quand je te dis que ce n’est qu’une amie ?
- Une amie que tu tiens par la main et que tu embrasses sur la bouche, c’est plus qu’une amie ! Et puis ce n’est pas grave. Les jeunes aujourd’hui, vous changez de copine comme vous changez de chemise. Hier, c’était Lætitia, aujourd’hui Stéphanie et demain ce sera une autre, quelle importance ? De toute façon, c’est trop tard. Ils sont tous au courant et tout le monde veut la voir.
J’étais sidéré.
- Tu te rends compte de ce que tu dis ?
- Moi, je me rends compte d’une chose : c’est qu’aujourd’hui, un garçon de ton âge qui n’a pas de petite amie est tout de suite catalogué comme pédé ! Alors tu vas leur présenter Stéphanie et ils nous foutront la paix.
- Mais c’est qui « nous » ?
- Eh bien figure-toi qu’on me demande trop souvent si tu fréquentes quelqu’un et que ça me tape sur les nerfs. Alors…
- Et puis, tu crois ça, toi ?
- Quoi ?
- Que je suis homo ?
- Mais non, pourquoi ?
- Alors pourquoi eux, le croiraient-ils ?
- Je n’en sais rien mais je ne suis pas idiote. J’entends leurs allusions. On aurait même dû leur présenter Lætitia depuis longtemps, ça les aurait calmés !
- Je me fous de ce qu’ils pensent ! Depuis que j’ai douze ans, ta mère veut absolument que j’aie une copine. Elle regarde trop la télé ! À chaque fois que je la voyais, sa première question c’était : « Comment ça va l’école ? » et la suivante : « Est-ce que tu as une petite amie ? » A douze ans, ça va oui ! Elle n’est pas bien ta mère ! À cet âge-là, je pensais qu’à une chose : collectionner les Pokémon ! Je me suis toujours refusé de lui mentir alors je ne vais pas commencer maintenant ! Et mon père en plus ! Que je n’ai pas vu depuis trois ans ! Il ne manquait plus que lui !
J’étais furieux. Mes craintes se confirmaient. Nous étions en pleine folie et moi dans les problèmes jusqu’au cou. Je venais à peine de réaliser que je n’aurais jamais dû fréquenter Stéphanie. Toute liaison avec elle menait à une impasse. Je n’avais même pas eu le temps de lui en parler que les embrouilles commençaient déjà. Faire le mort n’était pas la solution. J’ai toujours détesté les situations ambiguës alors là, j’étais servi. En même temps, je ne faisais que récolter la zizanie que j’avais semée. Je savais qu’il me fallait revoir Stéphanie pour m’expliquer avec elle, même si je n’en avais aucune envie. Pourtant, là, c’était une urgence ! Comment ma mère avait-elle pu me faire une chose pareille ?
J’appelais Stéphanie pour lui expliquer que j’avais des choses importantes à lui dire. Elle me donna rendez-vous chez Lætitia le mercredi suivant.
- J’aurais préféré te voir seul à seule.
- Je n’ai rien à cacher à Lætitia, dit-elle.
Je n’insistais pas. Ce mercredi après-midi, je n’étais pas très fier pour m’expliquer devant les filles.
- Ça va ? me demanda Stéphanie.
- Pas terrible.
- Et ta mère ?
- En pleine forme ! Je ne sais pas ce que tu lui as fait mais elle était enchantée de faire ta connaissance. Elle est tellement ravie qu’elle veut te présenter à toute la famille !
- Super !
- Tu trouves ça super ? Stéphanie, ma mère déraille complètement. Lorsque je t’ai rencontrée ici, j’étais venu pour faire le point avec Lætitia. Je ne savais plus du tout où j’en étais. J’ai accepté de sortir avec toi mais je ne t’ai jamais rien promis.
- Je sais, dit-elle.
- Ma mère me met dans une situation délicate. Je n’ai pas envie de faire semblant. Je suis désolé, je n’avais pas l’intention de te faire souffrir… Je ne sais plus où j’en suis… Et ma mère qui comprend tout de travers. Je ne lui ai jamais dit que je t’aimais !
- Bryan, si ta mère ne comprend pas, moi il y a longtemps que j’ai compris. Je ne suis pas idiote, si tu m’aimais vraiment, notre relation aurait déjà pris une autre tournure depuis longtemps. Ce n’est pas grave.
- Tu vas me maudire !
- Non, j’ai l’habitude.
- L’habitude de quoi ?
- De me faire larguer ! Qu’est-ce qui ne va pas chez moi ?
- Ce n’est pas toi qui ne vas pas, c’est moi qui suis un gros connard.
- Non, je ne crois pas, t’es un mec bien.
- Ne te fie pas aux apparences, je suis tout le contraire d’un mec bien.
- Bon, vous avez fini, dit Lætitia, avec les : « C’est de ma faute… non c’est de la mienne » ?
- Si j’étais si bien, je ne viendrais pas te dire que je ne veux pas de toi, mais que, par contre, je serais bien content que tu viennes faire le clown dans ma famille !
- Je crois que je vais adorer ça, dit-elle en souriant.
- Réfléchis bien !
- C’est tout réfléchi. J’adore faire l’andouille, je suis une très bonne comédienne, en plus avec toi… ça va être génial !
- Je trouve la situation assez compliquée comme ça. Surtout n’en rajoute pas.
- N’aie pas peur, je sais me tenir. Ça risque d’être drôle !
- Je pourrais venir ? demanda Lætitia.
- Oh non, Lætitia… S’il te plaît ! Arrêtez, ce n’est pas une farce. Tu ne connais pas mes grands-parents, avec eux… ça va être tout, sauf drôle !
Stéphanie s’adressa à Lætitia :
- Tu craignais que je réussisse, là où tu avais échoué, affaire classée !
- C’était un pari entre vous ?
- Mais non, j’ai seulement dit à Stéphanie que si elle arrivait à te séduire, je ne lui en voudrais pas.
- Pourquoi je ne connais que des filles géniales que je suis incapable d’aimer ?
- Si toi, tu ne sais pas… C’est pour quand ? demanda Stéphanie.
- Je n’en sais rien, on va laisser venir. Pour l’instant, ma mère ne pense qu’à la brocante.
- La brocante ? Quelle brocante ? demanda Lætitia.
- Non, s’il te plaît Lætitia, oublie ce que je viens de dire.
Elle n’insista pas.
Les choses étant réglées avec Stéphanie, du moins provisoirement, je me sentais mieux dans ma peau. Mais j’étais toujours amoureux de ce bel inconnu. Le temps passait, nous étions fin mai et je désespérais de ne plus le voir pendant toutes les vacances d’été. J’étais pourtant décidé à tenter quelque chose. Seulement… quoi ?

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