mardi 26 janvier 2010

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jeudi 17 décembre 2009

Si tu avais été... Alexis Hayden & Angel Of Ys Chapitre 5

Livre disponible sur Books.google.com



Chapitre 05



C’était vraiment la condition.
Après cette mémorable journée de brocante, le retour à la maison fut terrible. J’étais partagé entre la joie et la peur. La peur de le décevoir, de ne pas lui plaire. Bien que tout semblait dire le contraire. Mais en même temps je planais dans les airs, dans l’espace, sur la lune… Je ne savais plus où j’étais, en tout cas, pas chez moi. Je fis répéter chaque question que ma mère me posa. J’étais ailleurs. J’étais toujours avec Kévin. Comment penser à autre chose ? Intrusion en zone sécurisée, invasion du quartier général, il avait infiltré mes défenses, je n’en avais plus envie. Mais se défendre de quoi, de qui ? Depuis longtemps, il était dans mon esprit mais ce soir-là, c’était pire, tous ces nouveaux détails le concernant accroissaient mon obsession !

La séparation avait été un déchirement. J’avais cru lire la même tristesse dans son regard. Il n’avait plus son beau sourire du matin. Pourquoi cette journée n’avait-elle que vingt-quatre heures ? Kévin suggéra même de passer la soirée ensemble. Trop content que l’idée vienne de lui, j’attendais la réponse, anxieux. Mais nos mères fatiguées, s’y opposèrent fermement. Inutile d’insister, c’était cause perdue. Au moment de se quitter, il me serra la main.
- On se revoit quand ?
Je compris très bien la question, mais impossible de répondre autrement :
- Demain matin.
- Non mais, pour la peinture…
Alors, comme si j’avais oublié :
- Ah oui ! Mercredi après-midi.
Il se tut puis me fit signe qu’il était d’accord. Il me regardait sans me voir. À quoi pensait-il ? Surtout, ne pas le lui demander. Je le savais déjà. Mercredi après-midi… une éternité à patienter…

Heureusement mon imagination était là pour jouer les prolongations, pour revivre dans le détail tous ces instants merveilleux. Je revoyais ses expressions, son beau visage si près du mien, si près… mais si inaccessible… Son air étonné du matin, son sourire moqueur, ses regards inquiets et interrogateurs, sa gentillesse, sa générosité, toute l’attention qu’il m’avait manifestée. Ce mec était parfait ! Se posait-il les mêmes questions que moi ? Partageait-il mes sentiments ? Tant de choses pouvaient me le faire croire. J’étais bouleversé. Vingt-quatre heures plutôt, je ne savais rien de lui. À défaut de confident, j’écrivis tout sur mon ordinateur.
J’eus du mal à trouver le sommeil et ma nuit fut agitée par des rêves étranges. Je le cherchais toujours mais, là où j’étais, il n’était pas. Comme si mon cerveau le refusait. Pourquoi est-il aussi tordu ? Car enfin, c’est bien lui qui me disait : « Regarde comme il est beau ! » Mais pendant que je dormais, il s’ingéniait à me faire croire que c’était mal de l’aimer. Que je n’avais pas le droit, que je n’avais aucune chance, qu’il n’était pas à moi et qu’il ne le serait jamais ! Notre cerveau vit hors du temps et des contraintes physiques. C’est pourtant lui qui gère nos sentiments, nos envies et nos pulsions… en les condamnant quand on hésite. Cela ne m’empêchait pas d’être tout retourné, au petit matin, d’avoir pensé à Kévin et de l’avoir cherché toute la nuit ! Rêves trop vite abrégés par ce maudit réveil. Mais comme c’était pour le retrouver au lycée…
À peine levé, je découvris un mot posé sur le clavier de mon ordi, celui sur lequel j’avais écrit la veille : « Tu n’as pas rêvé, Kévin était réellement à la brocante ! » Au lycée, il arriva quelques instants après moi, nous allions tout de suite l’un vers l’autre, attirés comme les pôles contraires d’un aimant. Quel contraste avec l’époque où nous n’osions à peine nous regarder ! Mais nous n’étions plus à la brocante, nous étions au lycée… Et après une vigoureuse poignée de mains et les salutations d’usages, je ne savais plus quoi dire.
- Ça va ?
- Ça va ! Et toi ?
Par bonheur, Kévin avait plus de facilité de paroles que moi :
- C’est dommage qu’on n’ait pas passé la soirée ensemble !
- Oui, mais c’était un « non » ferme et définitif, elles étaient trop fatiguées.
- Je l’étais aussi. Pourtant, j’ai eu du mal à m’endormir.
Il n’en dit pas plus, moi non plus. Que cette journée fut longue et ennuyeuse ! Nous nous sommes retrouvés après les cours. Il était sorti avant moi et j’avais cru qu’il m’attendait.
- Toujours d’accord pour mercredi ?
Comment pourrais-je, ne serait-ce qu’imaginer, ne plus être d’accord ? Pourtant, encore une fois, je fis comme si… Je réfléchis une seconde avant d’accepter ce que je désirais le plus.
- Euh… oui !
Je me rattrapai en lui proposant ce qui me démangeait depuis la veille :
- On échange nos adresses et nos numéros de téléphones ?
C’est ce que nous fîmes. Kévin me suivit dans la rue. Je n’avais plus envie de le quitter, mais comment faire pour le retenir ? Je tentai une dernière question :
- Tu rentres à pieds ?
- Oui, tout le temps. Ma mère ne me dépose que le matin. J’aime bien marcher. Et toi ?
- Moi, j’habite à deux minutes. Si t’as le temps, je te montre où c’est.
J’avais la gorge sèche et mon cœur frôlait les deux cents coups minute. Je craignis un refus. Son visage s’éclaira du même sourire que la veille.
- D’accord.
Nous nous étions tellement imaginé l’environnement de l’autre que nous mourrions d’envie de le découvrir. Lorsque j’ouvris la porte d’entrée, Nicky bondit pour me faire la fête. Mais dès qu’il vit Kévin, il s’immobilisa en grognant. Mon invité hésita un instant. J’en profitai pour annoncer la couleur.
- Arrête ! C’est Kévin, c’est mon ami. Soit gentil avec mes amis !
Kévin me sourit mais son attention était surtout sur Nicky, qu’il ne quitta pas des yeux.
- N’aie pas peur. Il réagit comme ça parce qu’il ne te connaît pas. Il n’est pas très beau mais il est super-gentil.
- C’est ton chien ou celui de ta mère ?
- C’est le mien, ma mère n’en voulait pas.
- C’est toi qui l’as choisi ?
- Oui !
- Pourquoi lui, si tu ne le trouves pas beau ?
Rien ne lui échappait. C’était le maître des questions… Je réfléchis un instant.
- Parce qu’il était triste ! Il n’est pas beau, mais il a du charme.
Kévin fit celui qui avait compris. Nicky vint le renifler. Je ne sais pas ce que son odorat transmit à son cerveau. Un signal sûrement : « Feu vert ! C’est bon tu peux l’adopter ! » Il commença par lui lécher les mains — Kévin se laissa faire en le caressant — alors Nicky lui fit carrément la fête.
- Hé oh ! C’est bon ! Je t’ai demandé d’être gentil avec lui, pas de l’aimer plus que moi !
Kévin rit. Après m’avoir conquis, il allait séduire mon chien…
- C’est quoi, comme marque ? demanda-t-il.
- Comme marque ?
- Je voulais dire comme race.
- C’est un dogue.
- Un dog, un chien !
- Non, dogue : D-O-G-U-E. C’est un dogue français.
Kévin rit à nouveau.
- Ça existe ça ? Oh, le pauvre.
Je continuais mon explication.
- Ne te moque pas ! Quand je l’ai vu dans sa cage à l’animalerie, j’ai eu envie de le rendre heureux. Ce qui m’a le plus retourné, c’était son regard de mendiant. Il avait l’air tellement triste… Il était immobile. Il n’aboyait pas mais il me suppliait. Enfin, c’est ce que j’ai cru.
- Il faisait semblant, tu crois ?
- Non, t’as vu la tête ? Il a toujours l’air triste. Si tu le vois un jour faire un sourire, tu m’appelles. Ma mère n’en voulait pas, il était trop cher. Alors nous sommes partis, nous l’avons laissé dans sa cage.
Kévin me regardait avec de grands yeux interrogateurs.
- Et ensuite ?
- Pendant trois jours, à chaque fois que je fermais les yeux, je revoyais sa détresse. Comme s’il m’appelait au secours.
- T’es sentimental ?
Je m’en défendais.
- Aider quelqu’un qui t’appelle au secours, c’est être sentimental ? Non, c’est être humain c’est tout. Que fallait-il faire ? Passer devant sans le voir ? Je ne pouvais pas. Tu pourrais, toi ?
- Je ne sais pas.
- Alors j’ai fait la gueule à ma mère. Je ne lui parlais plus.
- Persécution !
- Je ne l’ai pas persécutée. Je lui ai juste fait la gueule.
- C’est pareil. C’est une forme de sévices.
- Peut-être… mais en douceur.
- Parfois c’est pire.
Il y eut un petit silence. Je le regardai, pensif. Était-ce la voix de ma conscience ? Il n’allait quand même pas remplacer ma mère et me faire la morale à chaque faux pas !
- Et alors ?
- Alors, elle a craqué au bout de trois jours.
- T’as fait ta BA
- Je ne l’ai pas fait pour ça. Pour moi, le principal c’est qu’il soit heureux. Il n’est pas beau mais je l’aime bien.
- C’est un critère pour te plaire : ne pas être beau ?
On ne se côtoyait que depuis deux jours et il commençait déjà ses petites allusions. Je le regardai en riant.
- Non.
Comment lui dire que si c’en avait été un, je ne l’aurais jamais remarqué et il ne serait pas là, chez moi, à faire le malin ? Je ne le lui dis pas, mais mon rire, mon regard et mon air gêné le firent à ma place. Lui semblait satisfait de sa réplique. Il ne l’avait pas dit par hasard. J’allais découvrir qu’il ne disait jamais rien par hasard. Nicky était content qu’on s’intéresse à lui : il nous regardait en remuant la queue.
- Il est content ! Il est trop gentil ce chien. Il ne méritait pas d’être en cage. Si un jour on se fait cambrioler, il fera sûrement la fête aux voleurs mais bon…
- Ils auront peut-être peur avant.
- Ouais, j’espère ! T’as vraiment une sale gueule mon gars, dis-je à Nicky. Enfin… on ne peut pas tout avoir.
Nicky me faisait la fête.
- Tu t’en fous ?
- Il a bien raison. On est comme on est !
Que voulait-il dire ? Chacune de ses remarques me laissait songeur. Mais il n’était pas venu pour voir mon chien, alors je lui fis visiter la maison. Nicky nous suivait partout. Kévin regardait et inspectait tout, surtout dans ma chambre. Je lui proposai de goûter. Il accepta volontiers. Nous étions face à face dans la cuisine, les yeux dans les yeux. Je me délectais de sa présence et des premiers instants de cette nouvelle vie qui débutait. Mon chien ne le lâchait plus, lui le caressait. La chance ! Comme la veille, nous parlions de banalités en évitant les sujets que nous mourrions d’envie d’aborder !
- C’est ta mère qui joue du piano ?
- Non, c’est moi.
- Ah ? J’ignorais.
- En même temps, je ne l’emmène pas souvent au lycée. Et puis, il y a plein de choses que tu ignores sur moi !
- Sûrement. Mais toi aussi… Moi, je joue de la clarinette.
- Ah ouais ? Je ne t’ai jamais vu au conservatoire.
- Je n’y suis pas encore inscrit.
- C’est génial, on pourra jouer ensemble !
Il me répondit avec malice :
- Ouais, on va faire plein de choses ensemble !
Il ne me quittait pas des yeux en riant. J’étais gêné.

Puis au moment de se quitter…
- Je te raccompagne si tu veux.
- Ok !
À pied pensait-il. Mais lorsque j’ouvris la porte du garage et qu’il vit ma moto, il fut étonné.
- C’est à toi ?
- Non, je l’ai volée.
- Je ne t’ai jamais vu avec !
- Normal, on ne se connaît pas !
Il me regarda en riant. Le temps d’enfiler les casques et je démarrai. Il se tenait à moi : nous n’avions jamais été aussi près l’un de l’autre. Ce démarrage en moto, c’était comme le signal que nos vies prenaient un nouvel envol. Tout semblait si différent. Le monde était métamorphosé… Kévin me tenait par les épaules mais, à la première accélération, il me prit dans ses bras. Comment imaginer, une semaine plutôt, qu’un truc comme ça arriverait…
Je découvris sa rue, sa maison, qu’il me fit aussi visiter. Dans un coin de sa chambre, sur un chevalet, on devinait un tableau sous un drap.
- Qu’est-ce que c’est ?
- Un tableau.
- Je peux le voir ?
- Non, ce n’est qu’une ébauche. Je te le montrerai quand il sera fini.
Il chercha à détourner mon attention.
- J’en ai plein d’autres. Viens voir !
Il me montra tous ses tableaux. C’était un artiste. Il peignait des choses étonnantes. Je n’avais vu que ceux qu’il avait vendus à la brocante, et là, je réalisai qu’il avait gardé les plus beaux. Il insista pour que j’en choisisse un autre et me promis une surprise pour bientôt. Il me fit aussi la liste de tout ce dont j’aurais besoin pour peindre avec lui. Je le regardais, ou plutôt l’admirais pendant qu’il écrivait. Il était sérieux. Il était beau.
Sa chambre était mieux rangée que la mienne. Il avait aussi un ordinateur sur son bureau. Je n’arrêtais pas de penser que les photos de la veille devaient s’y trouver. Dans un angle, près de son lit, il y avait un ours énorme posé sur une chaise. Il n’était pas en très bon état : il lui manquait un œil et était rapiécé de partout.
- Il est à toi cet ours ?
- Non, je l’ai volé !
Il me renvoyait l’ascenseur. Je le regardais surpris, il me sourit…
- À question stupide, réponse stupide !
- D’accord, c’en était une. Mais pour ma défense, s’il fallait poser que des questions intelligentes, on n’en poserait plus ! En tout cas, cet ours est dans un triste état !
- C’est de ma faute, je l’ai beaucoup maltraité.
- Tu ne l’aimais pas ?
- Si, au contraire, c’était mon meilleur ami ! Mais c’était aussi la condition.
Je ne comprenais rien.
- Quelle condition ?
- Je n’avais que six ou sept ans lorsque j’ai demandé à ma mère de m’acheter un ours.
Tout en l’écoutant, je me demandais où j’étais au même âge et pourquoi je n’avais jamais eu cette idée d’en demander un à la mienne. Kévin continuait son explication :
- Comme ma mère en choisit un petit, je lui expliquais que j’en voulais un grand… pour le frapper !
- Pour le frapper ?
- Oui. Quand j’avais la haine, c’était lui qui prenait.
- Et ça t’arrivait souvent ?
- Oui, mais je lui faisais aussi des bisous. Il dormait avec moi. C’était mon ami et mon confident. Je lui disais tout !
Moi, j’aurais bien voulu connaître tous les secrets que cet ours avait entendus. Kévin était ému et très sérieux. Il regardait son ours, songeur. À quoi pensait-il ? Je ne voulais pas lui rappeler de mauvais souvenirs alors je fis une pointe d’humour.
- Tu traites toujours tes amis de la même façon ?
- Oui. Pourquoi ? Tu veux devenir mon ami ?
Nous éclations de rire ensemble. À quoi faisait-il allusion ? Aux bisous dans le lit ou aux coups de poing dans le ventre ? Pourtant, il avait raison. Pour devenir son ami, c’était vraiment la condition. Des bisous, j’en ai reçu, des coups aussi. Ce n’était pas les mêmes que ceux de l’ours, mais ça fait aussi mal. Néanmoins, je ne t’en veux pas. Dans une autre vie, je voudrais être ton ours !

Kévin, qui me posait dix mille questions chaque jour, n’était pas toujours disposé à répondre aux miennes. C’était un jeu. Il me laissait souvent languir et croire qu’il ne me répondrait pas ou qu’il ne ferait pas ce que je lui demandais. Ainsi, en ce lendemain de brocante où je rêvais de voir les photos qu’il avait prises la veille…
- Je peux voir tes photos ?
- Quelles photos ?
- Celles que tu as prises hier.
- Tu sais, ce ne sont que des photos ordinaires…
- Oui, mais j’aimerais bien les voir !
- Pourquoi ?
- Par curiosité et pour aussi les garder en souvenir. Je n’avais pas mon appareil.
- En souvenir de quoi ? De la brocante ?
- En souvenir d’une journée mémorable.
- Pourquoi mémorable ?
- Pourquoi ? Pourquoi ? Je ne sais pas. Tu fais exprès ? Il te faut toujours des raisons pour tout ?
- On ne fait jamais rien sans raison.
- Parce que j’ai passé une journée formidable, pas toi ? Et que je n’ai pas envie de l’oublier. Seulement je n’avais pas mon appareil. Alors comme toi, t’as mitraillé tout le monde…
- J’ai mitraillé tout le monde ?
- Oui, t’as mitraillé tout le monde. Combien t’en as pris en tout ?
- Je ne sais pas. Je n’ai pas compté.
Il continua de discuter mais n’allumait toujours pas son ordinateur.
- Si j’avais pu, j’aurais tout filmé, dis-je. Ça ne t’arrive jamais d’avoir envie de filmer tout ce que tu vis, tout ce que tu vois ? Avoir une caméra à la place des yeux et te repasser le soir tout ce que t’as vécu dans la journée ?
- Parfois oui, parfois non. Quand c’est une mauvaise journée, je préfère oublier.
- Oui mais hier, c’était une bonne journée !
- Oui.
- Alors tu me les montres ?
Résigné, il finit par mettre son ordi en marche et là je compris pourquoi il se faisait tant prier. Ce qu’il venait de dire était fondé, on ne fait jamais rien sans raison. En allumant son ordinateur, il tenta d’attirer mon attention sur sa peinture. Il ouvrit très vite son fichier photos mais j’eus le temps de voir celle qu’il avait mise en fond d’écran. Celle que Martine avait prise la veille, où nous étions tous les deux bras dessus, bras dessous. Je fis celui qui n’avait rien vu mais j’étais bouleversé. Ses photos étaient très réussies. J’avais raison : il m’avait mitraillé… Je le félicitai, sortis ma clef USB et lui pompai toute la collection. Enfin j’avais des photos de lui ! Je n’aurais plus à me torturer l’esprit quand je ne me souviendrais plus de son visage.
Ce soir-là fut le premier d’une longue série où je rentrais chez moi heureux, la tête dans les étoiles. Je l’avais enfin en photo et la mienne était chez lui sur son écran d’ordinateur ! Ça ne pouvait pas être par hasard ! J’étais troublé et déconcerté.

Au début, il nous fallait toujours un prétexte pour passer quelques instants ensemble. Ou plutôt la fin de l’après-midi car nous ne nous quittions rarement avant dix-huit heures, lorsque nos mères rentraient de leur travail. Deux jours par semaine, le lundi et le jeudi, nous ne finissions pas les cours à la même heure. Nous n’osions pas nous attendre, alors chacun rentrait chez soi. Jusqu’au jour où Kévin, qui finissait plus tôt et qui aimait bien bousculer nos habitudes, vint m’attendre à la maison. Je le retrouvai assis sur une chaise du jardin où il lisait tranquillement. Qu’il était beau ! Comme j’aurais aimé prendre cette photo… Encore une image que je n’oublierai jamais. J’étais surpris et heureux qu’il ait pensé à moi. En le voyant sur cette chaise, je compris qu’avec lui, j’irai toujours de surprise en surprise. Alors, il invoqua une raison.
- Je n’avais pas trop envie de rentrer chez moi tout seul !
- Génial ! T’as bien fait !
- Avant, j’étais toujours seul et ça ne me gênait pas. Mais depuis que je te connais, j’en ai plus trop envie…
Il fit une petite grimace en prononçant la fin de la phrase, comme s’il souffrait… Je ne savais pas quoi répondre. J’étais trop content qu’il soit là, à me dire de telles choses. Comment lui dire que j’éprouvais moi aussi ce grand vide ? Je le regardais, ravi et souriant.
- Qu’est-ce qui te fait rire ?
- Toi ! Tu troubles mes habitudes. C’est nouveau pour moi. J’adore ça ! Tu viens ?
Bien que j’en meure d’envie, je n’osai pas le prendre par le cou. Alors je le pris par le bras et l’entraînai chez moi, en répétant :
- C’est génial ! T’as très bien fait !
Nicky nous attendait. Quand Kévin le vit :
- J’ai cherché « dogue » dans le dictionnaire. La définition c’est : « chien de garde à face plate ! »
Tout ce qu’il disait me bouleversait. Il venait m’attendre chez moi et quand il était chez lui, il pensait à moi et à mon chien ! Ce dont je rêvais venait de se réaliser : j’étais entré dans sa vie. J’avais fait ma place dans son esprit et dans sa mémoire…
- Je vais t’appeler : « Nicky, face de lune ! », ai-je dit à mon chien en prenant l’accent chinois.

Le jeudi suivant, c’était lui qui finissait plus tard. Il me demanda s’il pouvait me rejoindre à la maison. Alors nous décidâmes de faire ainsi chaque semaine. Je demandai même à ma mère si je pouvais lui donner une clé de la maison pour lui éviter d’attendre dans le jardin. Elle s’entendait très bien avec Martine et, n’ayant aucune raison de se méfier de son fils, elle accepta. Elle était ravie de cette soudaine amitié qui semblait nous unir. Pourtant, elle commençait à me regarder bizarrement. À son regard, je compris que je n’étais pas assez méfiant… surtout ne pas se dévoiler !
Je n’oublierai jamais la mine réjouie de Kévin lorsque je lui remis cette clé, la clé de chez moi, tout un symbole.
La première semaine, tout se passa bien. Le lundi, je retrouvais Kévin à la maison, installé sur le canapé, en plein travail. La semaine suivante lorsque j’arrivais, un camion de gendarmerie était stationné devant la maison. La porte d’entrée était grande ouverte. J’entrai le cœur battant. Kévin, menottes aux poignets, était entouré de quatre gendarmes. Il avait l’air inquiet et paniqué. Il y avait aussi le voisin d’en face. Lorsqu’il me vit :
- Ah, vous voilà ! J’ai appelé la police. J’ai surpris un cambrioleur !
Je ne comprenais rien.
- Un cambrioleur ! Mais quel cambrioleur ?
L’un des gendarmes me salua :
- Bonjour Monsieur, qui êtes-vous ?
- Comment ça qui je suis ! J’habite ici, qu’est-ce que vous faites chez moi ?
Le gendarme continua :
- Comment vous appelez-vous ?
- Bryan Darnau.
- Vous avez une pièce d’identité ?
Aussi absurde que cela puisse paraître, je m’exécutai. Je sortis mon portefeuille et lui tendis ma carte d’identité.
- Vous n’habitez pas ici. Votre adresse est à Paris.
- J’habitais à Paris, je n’ai pas fait le changement d’adresse.
- Vous êtes en infraction jeune homme !
- Vous entrez chez moi et vous menottez à mon copain. Tout ça pour me dire que je ne suis pas en règle ?
- Ne le prenez pas sur ce ton, nous n’y sommes pour rien. Vous connaissez cette personne ?
- Je viens de vous le dire, c’est un copain. On se retrouve ici tous les soirs pour travailler. Enlevez-lui ces menottes, il n’est pas entré par effraction. C’est moi qui lui ai donné la clé !
- Calmez-vous, nous ne pouvions pas savoir. Comme votre voisin nous a appelés, nous sommes venus.
Furieux, je me tournai vers le voisin qui n’osait plus rien dire.
- De quoi vous mêlez-vous ? En quoi ce qu’il se passe chez moi vous concerne ? Vous passez votre temps à nous surveiller derrière vos volets à moitié fermés alors ne me dites pas que vous ne l’avez pas reconnu ! C’était juste pour foutre le bordel ?
- Ça m’apprendra à vouloir rendre service !
Le voisin allait sortir lorsque le gendarme l’interpella.
- Ne vous sauvez pas monsieur. J’ai deux mots à vous dire. Attendez-moi dehors.
Il sortit pendant que les gendarmes enlevaient les menottes à Kévin et s’excusaient :
- Désolés, nous ne pouvions pas savoir.
- C’est un ancien militaire à la retraite. Il ne sait pas quoi faire de ses dix doigts. Il passe son temps à surveiller tout le monde dans le quartier, derrière ses volets. Il tire sur les piafs avec sa carabine et il dresse son chien contre les gens qui passent. Quand il est planqué derrière ses volets, sa femme n’ose même pas me dire bonjour, elle ne me salue que lorsqu’il n’est pas là et que les volets sont grands ouverts. C’est un malade mental mais celle-là, il ne nous l’avait encore jamais faite !
- Tous les militaires ne sont pas des malades mentaux.
- Non mais lui, c’en est un ! Il peut y avoir une autre guerre, il y aura toujours de gentils voisins pour nous dénoncer !
Les gendarmes n’apprécièrent guère cette dernière remarque sans rien relever pour autant. Ils s’excusèrent encore et sortirent. Je fermai la porte et mis le verrou. Kévin s’expliqua.
- Oh la trouille que j’ai eue ! J’étais tranquillement installé avec toutes mes affaires étalées sur la table. J’ai entendu parler dehors mais je n’ai pas fait attention. Quand la porte d’entrée s’est ouverte, les gendarmes sont entrés, arme au poing. Nicky s’est mis à grogner. L’un des gendarmes l’a braqué avec sont pistolet en me disant : « maîtrisez votre chien ou je l’abats ! » J’ai vite pris Nicky dans mes bras. Ils m’ont demandé de l’isoler dans une pièce. Je l’ai enfermé dans la cuisine. Ils m’ont ensuite sauté dessus, immobilisé au sol et mis les menottes, ces malades ! Puis ton connard de voisin est entré en disant : « C’est lui, je le reconnais ! » Je ne comprenais plus rien !
J’avais envie de le prendre dans mes bras mais là encore, je n’osais pas. Je lui posai pudiquement la main sur l’épaule :
- Et moi, la peur que j’ai eue lorsque j’ai vu le fourgon de flics devant la maison et la porte ouverte ! Le voisin, c’est un détraqué en retraite. Il bosse à mi-temps on ne sait où et le reste du temps, il s’emmerde. Il n’a pas compris que la guerre était finie ! Il a déjà pété un câble avec son voisin d’à côté. On a eu la paix pendant trois mois ! Et nous, juste en face, on est pile dans la ligne de mire…
- La semaine prochaine, si je vois ses volets fermés, je lui ferai coucou avant d’entrer.
- Non Kévin, s’il te plaît, joue pas à ça avec lui. Il est pire que con ! Ma mère va être folle quand je vais lui raconter ! La semaine prochaine, tu rentreras chez toi, ce sera plus simple, et je te rejoindrai. Je serai plus tranquille.
Kévin comprit ce que cela voulait dire, combien j’avais eu peur pour lui. Il me sourit. À peine libéré, Nicky nous fit la fête comme d’hab, et la vie reprit son cours ! Moi, ce que j’avais compris, c’était que j’avais un danger potentiel en face de chez moi. S’il apprenait un jour que j’étais homo, il ne me lâcherait plus.

mercredi 2 décembre 2009

Si tu avais été... Alexis hayden & Angel Of Ys - Chapitre 4

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Chapitre 04

Pourquoi lui ?

Plus le temps passait, moins je savais où j’en étais. Une seule certitude : j’étais de plus en plus amoureux. Non pas de Stéphanie mais du bel inconnu que je voyais chaque jour. Encore une période difficile de ma vie où tout semblait contre moi, mes sentiments, mes pulsions… Même mes rêves ! Je me réveillais souvent vers quatre heures du matin, en nage et toujours ce même cauchemar. Je te cherchais désespérément partout. Quand enfin je te trouvais, tu te retournais… Et là, horreur ! Ce n’était pas toi !

Tous les mercredis, je retrouvais Stéphanie chez Lætitia. Nous discutions beaucoup, puis je descendais avec elle. Parfois nous partions visiter Paris. Toutefois notre liaison était au point mort. J’avais cru qu’elle serait plus entreprenante. Je m’étais trompé. Elle attendait et laissait venir. Elle était drôle et belle. Je n’étais pas indifférent. J’aimais bien l’embrasser et sentir son parfum. Mais ces instants étaient toujours un déchirement car c’est un autre que je mourrais d’envie d’embrasser. J’ai un curieux défaut. Celui de souvent penser à ceux qui ne sont pas là, à l’instant. Ainsi lorsque j’embrassais Stéphanie, toutes mes pensées étaient pour celui que j’aimais, mais inversement, lorsque j’étais près de lui au lycée, je pensais souvent à Stéphanie et à tout ce qu’elle m’avait dit durant la semaine ! Ce décalage dans le temps est forcément désagréable pour celui qui a le désavantage d’être présent et de me sentir absent. Stéphanie me téléphonait souvent, plus souvent que je ne l’appelais. C’était parfois pour reprendre nos conversations du mercredi. Ces coups de fil m’inquiétaient. Elle pensait trop à moi et était attentive à chacune de mes paroles. Je craignais qu’elle ne s’attachât durablement. Lætitia jouait l’indifférence, mais l’était-elle vraiment ? Bref, je marchais sur des œufs.
J’étais toujours perdu dans mes pensées. Ma mère s’inquiétait de mon comportement. Elle passait son temps à me dire :
- À quoi tu penses ?
- À rien.
Alors que je ne pensais qu’à lui. J’imaginais notre première rencontre, les discussions que nous pourrions avoir. En attendant, je n’osais même pas lui dire bonjour.
Ma mère, qui n’était pas dupe, me devinait amoureux. Aussi, avant qu’elle ne me pose trop de questions, je décidai de lui dire la vérité — pas la vraie, bien sûr — celle qu’elle avait envie d’entendre. Règle d’or : ne jamais dire la stricte vérité aux parents… Quand c’est trop évident, ils ne nous croient pas. Mais en cela, je n’étais pas si différent puisque ma propre vérité m’effrayait au point d’aller me rassurer dans les bras d’une fille. Restait juste à deviner ce qu’elle avait envie d’entendre, trouver le bon mélange : un doigt de vérité avec deux doigts d’imagination. Je me mis en condition en imaginant un scénario. Puis, un samedi matin, lorsque je me sentis prêt, je passai à l’attaque.
- Maman ! J’ai un truc à te dire.
- Pas maintenant, je pars faire des courses. Je ne suis pas en avance. On voit ça plus tard, je n’en ai pas pour longtemps.
Elle sortit et je restai là, dégoûté. Il n’est jamais facile de parler de ces choses-là. Elle qui voulait toujours tout savoir, n’avait pas compris qu’il s’agissait d’un moment important, qu’il fallait tout laisser, prendre le temps de m’écouter, retarder ces maudites courses. Toujours ce décalage ! Je restais planté là, avec mes angoisses et mes questions. Fallait-il vraiment le lui dire ? Était-ce un signe ? Mais le pire fut qu’à son retour, elle n’y pensait même plus. Elle prépara le repas et vaqua à ses occupations habituelles. Ce ne fut que le soir, devant la table et mon mutisme, qu’elle se souvint :
- Tu voulais me parler ce matin ?
Je n’en avais plus très envie.
- Ouais.
- Vas-y, je t’écoute.
- C’était ce matin…
- Ce que tu voulais me dire ce matin, tu ne peux pas me le dire ce soir ?
- Si… Pourquoi sommes-nous toujours trop exigeants ou trop conformistes ?
- Qu’est-ce que tu veux dire ?
- Moi, j’aurais voulu que tu m’écoutes ce matin lorsque j’étais décidé à te parler. Mais toi, quand c’est l’heure des courses, ce n’est pas l’heure d’écouter ton fils !
- Je ne sais pas si c’est du conformisme, mais il y a la vie… Elle nous bouffe et nous engloutit, c’est certain. Je t’écoute, c’était à quel sujet ?
J’étais coincé. Je sentis qu’elle ne lâcherait plus l’affaire, alors je me jetai à l’eau.
- J’ai rencontré une fille…
- Je m’en doutais !
C’était gagné ! Il suffisait de lui laisser croire en sa perspicacité, croire qu’elle avait vu juste et elle goberait tout. Trop facile !
- Qui est-ce ?
- Tu ne la connais pas.
- Comment s’appelle-t-elle ?
- Stéphanie, je l’ai rencontré chez Lætitia.
- La pauvre ! C’est elle qui te l’a fait connaître ?
- Oui.
- T’en fais une tête ! C’est une bonne nouvelle !
- Ce qui m’a refroidi, c’est qu’au moment où je me décide à t’en parler, toi tu te barres en me disant : « Je n’ai pas le temps, je n’ai pas le temps ! » On est toujours décalés, on n’a jamais le temps de rien. Tu dis toujours que je ne te parle pas mais quand je suis prêt, tu ne comprends pas que c’est un moment important, qu’il faut tout lâcher pour m’écouter, et tu t’en vas.
- On va se rattraper, parle-moi d’elle.
- Elle a dix-huit ans, elle vit à Paris avec ses parents, pas loin de chez Lætitia. Elle est gentille, je m’entends bien avec elle.
- C’est du sérieux ?
- Non, c’est juste une copine.
Je savais qu’en disant cela, elle comprendrait le contraire. Elle ne m’écoutait déjà plus. Je lui montrai une photo, elle fut ravie et moi aussi. Mais j’oubliais le principal : je n’avais que faire de Stéphanie, c’était un mec que j’aimais ! Incapable de lui dire… Et si je l’avais fait… Non, je ne pouvais même pas imaginer la suite ! Pourquoi les mensonges sont-ils plus souvent admissibles que la réalité ? Car si j’avais dit à ma mère, que je crevais d’amour pour un garçon, elle aurait eu du mal à l’accepter, elle n’aurait pas compris. Alors que le plus grotesque des mensonges passait tout seul. Elle en rajoutait même, au-delà de mes espérances, pour qu’il en devienne plus crédible.

Vers le 12 mai, j’arrivais au lycée pour apprendre une bien triste nouvelle : Julien était mort !
- Julien ? Que s’est-il passé ?
- Il roulait en mobylette et s’est fait écraser par un camion !
Je n’en croyais pas mes oreilles ! Julien était dans ma classe, c’était un garçon un peu efféminé, très discret, serviable, souriant et toujours de bonne humeur.
- Ce n’est pas possible !
- Si ! C’est peut-être un suicide.
- Pourquoi ?
- On ne sait pas, c’est un bruit qui court.
Les élèves qui avaient besoin d’en parler se réunirent dans la cour par petits groupes, chacun donnant des détails sur ce qu’il savait. Mais personne ne savait rien. On évoquait la dernière fois qu’on l’avait vu, ses dernières paroles, etc. Soudain, je réalisai que j’étais juste en face du bel inconnu, qui me troublait tant. Nous restâmes un moment, les yeux dans les yeux. Combien de temps ? Je n’en sais rien, probablement pas aussi longtemps que cela m’a paru. Face à lui, j’étais mal à l’aise et perdais toute notion du temps. Comme d’habitude, il était sombre et silencieux. Il écoutait les autres. À quoi pensait-il ?
Julien était parti sans donner d’explication. S’était-il vraiment jeté sous ce camion ? Comment le savoir ? Alors chacun donnait son avis. Certains parlaient de lâcheté, d’autres de courage… On aurait aimé comprendre.
Quand on est jeune, la mort est tellement improbable que nous n’y pensons pas. Mais elle sait nous rappeler qu’elle existe. Quand elle frappait ainsi, comme la foudre, si près de moi, j’étais toujours étonné d’avoir été épargné. Je ne pouvais m’empêcher de me dire : pourquoi lui et pas moi ? Je me suis toujours senti impuissant, autant pour l’expliquer, que pour consoler ceux qu’elle afflige.
Si c’était vrai, quel désespoir avait poussé Julien à commettre un tel geste ? Beaucoup se moquaient de son air efféminé. Je me demandais pourquoi, ce qui paraissait évident chez lui, ne se voyait pas chez moi. Aimait-il vraiment les garçons ? Alors que moi, j’aimais réellement celui qui était là, en face de moi, mais ça ne se voyait pas et personne ne s’en doutait, à part lui peut-être. Et si chez moi ça ne se voyait pas, combien d’autres, vivaient-ils la même chose ? Pour Julien, nous n’avions rien vu venir. Si c’était véritablement un suicide, il y avait forcément eu des alarmes. Personne n’avait été à ses côtés pour l’aider, pour le soutenir, pour l’en dissuader.
C’était mon frère de cœur. Nous avions la même faiblesse — si c’en est une — mais je ne me reconnaissais pas en lui. Je l’avais toujours ignoré. Finalement, j’étais peut-être pire, que ceux qui se moquaient de lui. Et parmi ceux-là, combien éprouvaient les mêmes sentiments ? Je pensais à ses parents. Avait-il des frères ou des sœurs ? Je n’en savais rien, je ne connaissais pas sa famille. Nous ne connaissons rien des autres et il faut de telles extrémités pour se poser ce genre de questions. Je ne connaissais rien de celui que j’aimais le plus, que saurais-je de Julien qui m’était indifférent ? Et si c’était lui que la mort avait frappé, je ne m’en serai jamais remis ! Il était là, il me regardait, il avait l’air très affecté, pensait-il aux mêmes choses que moi ?
Lætitia, qui connaissait bien Julien, vint pour l’enterrement avec Stéphanie. Julien, dans ce coffre en bois, Stéphanie qui me serrait la main, et tout près, celui que j’aimais comme un malade et qui ne cessait de me regarder. J’étais très mal à l’aise. Dans quel guêpier je m’étais mis ?
Dans l’église, pendant la cérémonie religieuse, j’étais encadré par Stéphanie et Lætitia. Mais celui que j’aimais était deux rangs devant nous, sur la droite. Je le voyais légèrement de profil, je n’avais même pas à tourner la tête, juste à bouger les yeux. Je passais mon temps à l’observer discrètement, qu’il était beau ! Si Stéphanie avait su ce qui captait toute mon attention… Il se retourna plusieurs fois en regardant dans notre direction. Il avait l’air inquiet à chaque fois que nos regards se croisaient. Il portait des vêtements que je n’avais jamais vus : une chemise bordeaux, un jean et une veste bleu foncé. Ce n’était ni le lieu ni le moment mais je ne pouvais m’empêcher de me répéter : « qu’il est beau ! » Il avait l’air très nerveux. Il n’arrêtait pas de bouger et de gigoter.
Au cimetière, lors de la mise en terre, je réalisais que Stéphanie était à ma gauche et le garçon à ma droite, tout près. Si proches que nos épaules se touchèrent. Nous n’avions jamais été si près l’un de l’autre. Était-ce le hasard ? Dans un moment aussi tragique, il ne pouvait l’avoir fait exprès. Mais de mon côté, je ne fis rien pour m’en écarter. Je le surveillais du coin de l’œil, persuadé qu’il allait me regarder. Nous tournâmes la tête en même temps, nous étions là tout les deux, les yeux dans les yeux. Il regardait aussi Stéphanie. J’étais gêné, je pris la parole le premier.
- Tu connaissais Julien ?
- Non, de vue seulement. Et toi ?
- Il était dans ma classe… On se voit tous les jours, mais on ne se connaît pas.
L’inconnu acquiesçait de la tête.
- Il n’avait pas d’ami ? demanda-t-il.
- Je ne sais pas, je n’arrête pas d’y penser… Tu en as, toi, des amis ?
Il se tourna vers le cercueil, ouvrit de grands yeux, haussa les épaules et poussa un long soupir. Que voulait-il dire ? Je n’en savais rien. Nous étions là, figés devant ce cercueil que nous regardions en silence. Je cherchais désespérément quelque chose à dire. Finalement…
- Je me demande toujours : pourquoi lui et pas moi ? J’ai peur de la mort. Aujourd’hui tout le monde est là, certains sont même venus de loin. Ils ont tout laissé pour être présents. Mais personne n’y était quand Julien en avait besoin, quand il était bien vivant, quand il désespérait. Personne pour l’écouter, pour le comprendre et lui tendre la main… alors, il est parti.
J’avais les larmes aux yeux et je vis qu’il était comme moi. Avions-nous la même sensibilité ? Comment le savoir ? Je ne savais plus quoi dire et lui non plus. Nous défilâmes devant le cercueil. On nous demanda d’y poser la main en signe d’adieu.
Grâce à toi Julien, je lui ai parlé pour la première fois. Si tu me vois, tu dois être furieux… ou mort de rire.
Nos chemins se séparèrent. Je rentrais chez moi avec les filles, j’avais lâché la main de Stéphanie. Tu nous vis partir, à quoi pensais-tu ?

Pour le dîner, ma mère m’avait demandé de retenir Lætitia et Stéphanie, qu’elle ne connaissait pas. Les filles semblaient enchantées. Moi, je sentais les difficultés et le piège se refermer. J’avais mis en marche une machination qu’il devenait bien difficile de contrôler.
Ma mère et Stéphanie furent ravies de faire connaissance. J’aurais préféré l’inverse. Maman, égale à elle-même, comprenait tout le contraire de ce que je lui disais. Écoutait-elle seulement ce qu’elle avait envie d’entendre ? Quand je lui disais : « Ce n’est qu’une amie. » Elle comprenait : « C’est ma petite amie ! » Quand je lui disais : « Il n’y a rien de fait, nous voulons seulement apprendre à nous connaître. » Elle comprenait : « Je suis amoureux, je m’entends trop bien avec elle ! » Je me demande toujours si je parlais la même langue qu’elle. Ainsi, quand je demande au boucher une entrecôte bien fine, pourquoi me sert-il une côte de bœuf en me disant ironiquement : « Comme ceci, ça ira ? » Quand je demande une baguette bien blanche, pourquoi me donne-t-on la plus brûlée ? On ne m’écoute jamais ou est-ce moi qui délire ? Toutes ces petites choses m’effraient, car le jour où je devrai dire à Stéphanie que je ne l’aime pas et qu’il faut tout arrêter, que va-t-elle comprendre ? « Je t’aime, c’est la vie que je voudrais passer avec toi ! » J’avais peur.
Ce soir-là, je parlais peu. En réalité, je déprimais complètement. On mit cela sur le compte de la mort de Julien. C’était en partie vrai, mais la vraie raison de ma déprime venait du fait que je pensais à celui qui n’était pas là, comme d’hab, et qui pleurait avec moi tout à l’heure, quand nos épaules s’étaient touchées. Les filles et ma mère avaient raison, je n’étais pas là, j’étais encore au cimetière. Pas avec Julien, j’y étais avec mon amoureux. Comment le leur dire ? Pourquoi était-ce si difficile ? Pourquoi n’avais-je pas le droit de l’aimer ?
Je n’avais pas trop envie de reparler de l’enterrement. Les filles non plus, je pense. Mais bien sûr, ma mère ne put s’en empêcher.
- Tu le connaissais bien ce jeune homme qui est mort ?
- Depuis que nous sommes ici, j’ai toujours été dans sa classe mais je ne savais rien de lui.
- Pourtant sa mort t’a complètement retourné.
- Il est mort ! Il est mort, maman ! Il était là avec nous, tous les jours et il est mort ! On ne le reverra plus jamais ! Je n’arrête pas d’y penser.
- C’était vraiment un suicide ?
- On n’en sait rien !
- Pourquoi se serait-il donné la mort ?
Lætitia prit la parole :
- Il était un peu efféminé, on pensait qu’il était homo. Tout le monde se moquait de lui à cause de ça.
Ma mère continuait son interrogatoire :
- Tout le monde ?
- Non, pas tout le monde, dis-je, seulement les cons… C’était un mec bien, il était calme et réservé. Il s’est toujours laissé insulter sans rien dire. On n’a jamais rien fait pour le défendre. Je ne sais pas comment il faisait pour supporter tout ça.
- C’est peut-être justement qu’il ne le supportait plus, dit Lætitia.
- Il était vraiment homo ? demanda ma mère.
- Comment le savoir ? Je n’en ai jamais discuté avec lui. Le savait-il lui-même !
- Si, lui, il devait le savoir !
- Maman, c’est quoi un homo ? C’est quelqu’un qui a des rapports sexuels avec une personne du même sexe. Julien avait mon âge. Je ne l’ai jamais vu fréquenter personne. Il était seul, il n’avait pas d’amis. Quand j’y repense aujourd’hui, on l’a condamné sur les goûts qu’on lui prêtait. Ça s’appelle du délit d’intention ! C’est grave ! C’était un jeune étudiant comme les autres qui ne demandait rien, si ce n’est le droit de vivre sa vie. Il n’a probablement jamais eu de rapports sexuels avec personne. Il est mort parce qu’il avait l’air de…
- Même si l’homosexualité est plus acceptée de nos jours, les homos seront toujours montrés du doigt, dit ma mère.
Je fis un bond.
- Acceptée ! Tu plaisantes. Julien avait l’air efféminé mais ça ne prouve rien. Il y en avait probablement d’autres, au cimetière aujourd’hui, qui n’en ont pas l’air mais qui le sont. Peut-être Julien était-il amoureux en secret, peut-être étouffait-il dans sa peau, peut-être a-t-il eu peur ? On ne le saura jamais.
- Peur de quoi ? demanda Lætitia.
- Peur des autres. Il était insulté alors qu’il n’avait jamais rien fait. Il a sûrement eu peur de l’avenir. Et s’il n’était pas homo, il a réalisé que toute sa vie, on le traiterait comme si… Je n’arrête pas d’y penser. Où étions-nous quand il avait besoin d’aide ?
- Je n’avais jamais pensé à tout ça, dit-elle.
- On ne pense jamais à rien. On y pense quand c’est trop tard.
- C’était la première fois que j’allais à l’enterrement d’un jeune de mon âge, dit Lætitia.
- Oui, c’était la première fois de plein de choses aujourd’hui.
- C’est-à-dire ?
- La première fois qu’on enterrait un copain. La première fois que je voyais autant de faux-culs réunis en un même lieu. Car tous ceux qui le méprisaient et l’insultaient hier étaient là aujourd’hui avec l’air consterné et effondré. Je ne supporte pas cette hypocrisie. La première fois aussi…
Je m’arrêtais à temps. Je ne pouvais pas leur dire que c’était la première fois que je me faisais presque draguer dans une église.
- Oui, continue ! dit Lætitia.
J’aurais aimé, mais ce n’était pas facile. Je cherchais péniblement quelque chose à dire.
- La première fois… que je voyais sa famille. Les pauvres, ils ne s’en remettront jamais. Ils vont y penser toute leur vie.
- C’était son petit frère qui pleurait tant ?
- Oui sûrement, il lui ressemblait…
J’avais un peu cassé l’ambiance. Pourtant, ma mère avait peut-être raison pour une fois. Ça me faisait du bien d’en parler, ou de le crier, car c’est un peu ce que j’avais fait.
- C’est à tout ça que tu pensais pendant l’enterrement ? me demanda Lætitia.
- Oui, à tout ça, et à bien d’autres choses encore !
Je vis dans son regard qu’elle mourrait d’envie de savoir quelles étaient ces autres choses mais elle ne me posa pas la question.
- Décidément, tu ne manqueras jamais de me surprendre ! dit-elle.

Après le repas, je sortis respirer un peu sur la terrasse. Lætitia me suivit.
- Tout à l’heure, quand t’as pris la défense de Julien, t’étais magnifique. J’avais envie de pleurer. T’es le seul à m’émouvoir comme ça.
- Je rêve, ou tu me dragues !
- Non, je me confie à un ami c’est tout. Tu me manques, je n’aurais jamais dû déménager !
- Ça n’aurait rien changé. Toi et moi, c’était sans issue.
- Peut-être, mais je n’ai jamais suivi de chemin sans issue aussi agréable !
- Pourquoi tout le monde cherche à me culpabiliser ?
- Les autres, je ne sais pas… Moi, c’est parce que je t’aime toujours.
- Je m’entends trop bien avec toi mais, à mon grand désespoir, je suis incapable de t’aimer.
- Pourquoi ?
- Je ne sais pas.
- Tu aimes Stéphanie ?
Je m’assurai que nous étions seuls.
- Non.
Je crus voir une esquisse de sourire sur ses lèvres.
- Tu n’aimes personne ?
- Si.
Elle me regardait pensive et, au moment où je m’y attendais le moins, elle me posa cette terrible question :
- Qui c’était ce garçon à côté de toi, au cimetière ?
Mon sang se figea dans mes veines. Comment avait-elle deviné ?
- Je ne sais pas, je ne le connais pas.
- Tu ne le connais pas ? Tu lui parlais !
- C’était la première fois qu’on se parlait.
- Encore une première fois, décidément ! Vous pleuriez ensemble !
J’étais sur la défensive.
- Oui… mais nous ne devions pas être les seuls à pleurer !
- Dans l’église, il s’est retourné plusieurs fois pour nous regarder.
- Ah bon ?
- Tu n’as pas remarqué ?
- Si.
Je ne pouvais pas nier d’un bloc ce qu’elle avait peut-être déjà compris. Trop forte Lætitia. Elle fut toujours la seule à me deviner et à me comprendre. J’étais gêné. J’avais du mal à soutenir son regard. Stéphanie nous rejoignit, fin de la conversation.

Cette nuit-là, je ne trouvai pas le sommeil. Je ne reverrais plus Julien. Il était parti, tout raide, tout froid, le corps et l’esprit meurtris, dans cette terrible caisse de bois que des hommes avaient descendue, tout au fond de la terre. Pour la première fois, j’avais vu ses parents. Ce n’était peut-être pas la première mais c’était la première fois que je les remarquais, ainsi que son frère qui n’arrêtait pas de pleurer. J’avais mal pour eux. Je revoyais tout ce qui s’était passé et me posais plein de questions. Pourquoi tant de gens étaient venus à l’enterrement ? C’était avant qu’il aurait fallu se bouger. Quand on sort le cercueil, c’est trop tard. Où étions-nous, tous, lorsqu’il avait besoin d’aide ? Où étions-nous quand il criait au secours ? Il y avait forcément eu des signes, des alertes. Personne ne les avait entendus, ni pris au sérieux. Peut-être avions-nous compris tout le contraire. Et maintenant, nous allions rester là éternellement, avec nos questions, au bord de ce trou béant dans la terre. Lætitia avait raison. C’était la première fois que j’enterrais un camarade. C’était aussi la première fois qu’on me faisait presque des clins d’œil dans une église. Ce n’en était pas bien sûr mais il fut le seul à se retourner tant de fois pour me regarder.
Pensait-il aux mêmes choses que moi : « la mort avait frappé si près, ç’aurait pu être toi. » Je me refusais seulement d’y penser. Ou bien s’inquiétait-il de ces deux filles à mes côtés. Nous n’avions jamais été si près l’un de l’autre, mon épaule avait touché la sienne. Nous avions échangé quelques mots et pleuré ensemble. Qu’est ce que j’aimais sa voix ! Y avait-il quelque chose que je n’aimais pas chez lui ? En même temps, je me sentais minable. Mais rien n’était calculé, je m’étais retrouvé là par hasard, tenant ma copine d’une main et draguant mon ami du bout des lèvres, du bout des yeux, du bout des larmes, car pas de doute, nous avions partagé cet instant de tristesse. À ma question : « As-tu des amis ? » Il n’avait répondu que par un très long soupire. Pourquoi ? Que voulait-il dire ?
Je me repassais en boucle toutes ces questions, toutes ces images, sans trouver ni sommeil, ni réponse. Il avait certainement vu la main de Stéphanie dans la mienne. Qu’allait-il en conclure ? Je m’énervais tout seul. Mon aventure avec Stéphanie ne rimait plus à rien. Je voulais me persuader que je n’étais pas homo, que je pouvais sortir avec une fille et l’aimer ! Inutile d’aller plus loin, le doute était levé. Je ne pouvais plus continuer avec elle alors que j’avais déjà dépassé les bornes du raisonnable avec ce jeune homme. J’avais accepté toute cette pantomime pour faire le point et trouver des réponses à mes questions. Les réponses, je les avais. J’étais bel et bien amoureux d’un garçon, qui occupait toutes mes pensées. Mon avenir était avec lui et non avec Stéphanie. Je mourrais d’envie de l’embrasser, de lui dire que je l’aimais, mais comment faire ? Ce n’était pas encore à l’ordre du jour. Après la mort de Julien, je crus un instant que cet événement allait changer ma vie. Je me trompais car si nous avions, cet inconnu et moi, échangé quelques mots au cimetière, nous fûmes incapables de reprendre cette conversation. Je ne comprendrai jamais pourquoi. Peut-être regrettions-nous tous les deux d’avoir eu cette indécence ? Quand d’autres souffraient, nous pensions à l’avenir. Notre amour, notre bonheur, ne pouvaient s’ériger sur un tombeau. Je ne pouvais supporter son regard, ni lui, le mien. La tristesse m’envahissait. Je déprimais.

Plus je déprimais, plus ma mère était radieuse. Elle ne connaissait pas Julien et elle avait trouvé toutes les qualités à Stéphanie. Comme toutes les mamans qui s’inquiètent pour leur fils, elle était rassurée. Pour moi, c’était le contraire. J’éprouvais la même angoisse que la veille au cimetière, celle de l’animal piégé. Pourquoi s’entendait-elle si bien avec toutes mes amies ?
La semaine suivante commença mal. Ma mère m’annonça catastrophe sur catastrophe. Tout d’abord, elle s’était inscrite avec Martine, une de ses collègues de travail, pour participer à la brocante de la ville le dimanche 25 mai.
- Une brocante ! Merci bien, t’iras sans moi.
- Ah ne commence pas ! J’aurais besoin de toi pour décharger et pour tout remballer…
Mais la brocante, ce n’était pas le pire !
- J’ai eu tes grands-parents au téléphone. Ils ont hâte de faire la connaissance de Stéphanie.
- Quoi ?
- Oui, je leur ai dit que tu sortais avec elle.
- Mais maman, comment faut-il te dire les choses ? Je ne sors pas avec elle ! Ce n’est pas ma fiancée. Je ne l’aime pas, c’est juste une amie ! Tu ne comprends pas ? Qu’est-ce que je vais dire à Stéphanie maintenant ?
- Tu lui diras la vérité : que tes grands-parents et ton père ont hâte de la voir. Je suis convaincue que ça lui fera plaisir.
- Mon père aussi ?
- Oui. Pendant que j’y étais, j’ai prévenu tout le monde.
- Mais maman, ça ne va pas ! Tu dérailles complètement ! Tu ne comprends pas quand je te dis que ce n’est qu’une amie ?
- Une amie que tu tiens par la main et que tu embrasses sur la bouche, c’est plus qu’une amie ! Et puis ce n’est pas grave. Les jeunes aujourd’hui, vous changez de copine comme vous changez de chemise. Hier, c’était Lætitia, aujourd’hui Stéphanie et demain ce sera une autre, quelle importance ? De toute façon, c’est trop tard. Ils sont tous au courant et tout le monde veut la voir.
J’étais sidéré.
- Tu te rends compte de ce que tu dis ?
- Moi, je me rends compte d’une chose : c’est qu’aujourd’hui, un garçon de ton âge qui n’a pas de petite amie est tout de suite catalogué comme pédé ! Alors tu vas leur présenter Stéphanie et ils nous foutront la paix.
- Mais c’est qui « nous » ?
- Eh bien figure-toi qu’on me demande trop souvent si tu fréquentes quelqu’un et que ça me tape sur les nerfs. Alors…
- Et puis, tu crois ça, toi ?
- Quoi ?
- Que je suis homo ?
- Mais non, pourquoi ?
- Alors pourquoi eux, le croiraient-ils ?
- Je n’en sais rien mais je ne suis pas idiote. J’entends leurs allusions. On aurait même dû leur présenter Lætitia depuis longtemps, ça les aurait calmés !
- Je me fous de ce qu’ils pensent ! Depuis que j’ai douze ans, ta mère veut absolument que j’aie une copine. Elle regarde trop la télé ! À chaque fois que je la voyais, sa première question c’était : « Comment ça va l’école ? » et la suivante : « Est-ce que tu as une petite amie ? » A douze ans, ça va oui ! Elle n’est pas bien ta mère ! À cet âge-là, je pensais qu’à une chose : collectionner les Pokémon ! Je me suis toujours refusé de lui mentir alors je ne vais pas commencer maintenant ! Et mon père en plus ! Que je n’ai pas vu depuis trois ans ! Il ne manquait plus que lui !
J’étais furieux. Mes craintes se confirmaient. Nous étions en pleine folie et moi dans les problèmes jusqu’au cou. Je venais à peine de réaliser que je n’aurais jamais dû fréquenter Stéphanie. Toute liaison avec elle menait à une impasse. Je n’avais même pas eu le temps de lui en parler que les embrouilles commençaient déjà. Faire le mort n’était pas la solution. J’ai toujours détesté les situations ambiguës alors là, j’étais servi. En même temps, je ne faisais que récolter la zizanie que j’avais semée. Je savais qu’il me fallait revoir Stéphanie pour m’expliquer avec elle, même si je n’en avais aucune envie. Pourtant, là, c’était une urgence ! Comment ma mère avait-elle pu me faire une chose pareille ?
J’appelais Stéphanie pour lui expliquer que j’avais des choses importantes à lui dire. Elle me donna rendez-vous chez Lætitia le mercredi suivant.
- J’aurais préféré te voir seul à seule.
- Je n’ai rien à cacher à Lætitia, dit-elle.
Je n’insistais pas. Ce mercredi après-midi, je n’étais pas très fier pour m’expliquer devant les filles.
- Ça va ? me demanda Stéphanie.
- Pas terrible.
- Et ta mère ?
- En pleine forme ! Je ne sais pas ce que tu lui as fait mais elle était enchantée de faire ta connaissance. Elle est tellement ravie qu’elle veut te présenter à toute la famille !
- Super !
- Tu trouves ça super ? Stéphanie, ma mère déraille complètement. Lorsque je t’ai rencontrée ici, j’étais venu pour faire le point avec Lætitia. Je ne savais plus du tout où j’en étais. J’ai accepté de sortir avec toi mais je ne t’ai jamais rien promis.
- Je sais, dit-elle.
- Ma mère me met dans une situation délicate. Je n’ai pas envie de faire semblant. Je suis désolé, je n’avais pas l’intention de te faire souffrir… Je ne sais plus où j’en suis… Et ma mère qui comprend tout de travers. Je ne lui ai jamais dit que je t’aimais !
- Bryan, si ta mère ne comprend pas, moi il y a longtemps que j’ai compris. Je ne suis pas idiote, si tu m’aimais vraiment, notre relation aurait déjà pris une autre tournure depuis longtemps. Ce n’est pas grave.
- Tu vas me maudire !
- Non, j’ai l’habitude.
- L’habitude de quoi ?
- De me faire larguer ! Qu’est-ce qui ne va pas chez moi ?
- Ce n’est pas toi qui ne vas pas, c’est moi qui suis un gros connard.
- Non, je ne crois pas, t’es un mec bien.
- Ne te fie pas aux apparences, je suis tout le contraire d’un mec bien.
- Bon, vous avez fini, dit Lætitia, avec les : « C’est de ma faute… non c’est de la mienne » ?
- Si j’étais si bien, je ne viendrais pas te dire que je ne veux pas de toi, mais que, par contre, je serais bien content que tu viennes faire le clown dans ma famille !
- Je crois que je vais adorer ça, dit-elle en souriant.
- Réfléchis bien !
- C’est tout réfléchi. J’adore faire l’andouille, je suis une très bonne comédienne, en plus avec toi… ça va être génial !
- Je trouve la situation assez compliquée comme ça. Surtout n’en rajoute pas.
- N’aie pas peur, je sais me tenir. Ça risque d’être drôle !
- Je pourrais venir ? demanda Lætitia.
- Oh non, Lætitia… S’il te plaît ! Arrêtez, ce n’est pas une farce. Tu ne connais pas mes grands-parents, avec eux… ça va être tout, sauf drôle !
Stéphanie s’adressa à Lætitia :
- Tu craignais que je réussisse, là où tu avais échoué, affaire classée !
- C’était un pari entre vous ?
- Mais non, j’ai seulement dit à Stéphanie que si elle arrivait à te séduire, je ne lui en voudrais pas.
- Pourquoi je ne connais que des filles géniales que je suis incapable d’aimer ?
- Si toi, tu ne sais pas… C’est pour quand ? demanda Stéphanie.
- Je n’en sais rien, on va laisser venir. Pour l’instant, ma mère ne pense qu’à la brocante.
- La brocante ? Quelle brocante ? demanda Lætitia.
- Non, s’il te plaît Lætitia, oublie ce que je viens de dire.
Elle n’insista pas.

Les choses étant réglées avec Stéphanie, du moins provisoirement, je me sentais mieux dans ma peau. Mais j’étais toujours amoureux de ce bel inconnu. Le temps passait, nous étions fin mai et je désespérais de ne plus le voir pendant toutes les vacances d’été. J’étais pourtant décidé à tenter quelque chose. Seulement… quoi ?

samedi 14 novembre 2009

Si tu avais été... Chapitre 03

Livre disponible sur Books.google.com

Chapitre 03


J’ai vu un ange !


La fin de l’année glissa doucement, ennuyeuse et monotone, jusqu’à Noël. Pour changer, nous avons passé les fêtes de fin d’année chez mes grands-parents maternels. Ma mère avait une sœur qui ne s’entendait pas trop bien avec ses parents. Nous étions pour ainsi dire leur seule famille. Ça ne les rendait pas plus affectueux pour autant. Comme tout ce qui était nouveau, l’arrivée de Nicky les perturba un peu. Dix jours chez eux sans ordinateur ni Internet… le Goulag ! J’en profitais pour faire de bonnes balades avec mon chien dans la campagne. Comme l’année précédente, le soir de Noël, Lætitia m’envoya plusieurs SMS. Pourquoi pensait-elle toujours plus à moi à cette date-là ? Sans doute aurait-elle souhaité passer la soirée à mes côtés… Moi aussi !
C’était Noël, tu n’y étais pas, mais c’était comme si ! Au deuxième SMS, ma grand-mère ne put s’empêcher de me demander :
- Qui est-ce ?
- Lætitia.
- C’est ta petite amie ?
- Non. Une amie, c’est tout.
De tout temps, ma grand-mère voulait que j’aie une petite amie. Il ne se passa pas un Noël sans qu’elle ne me posât la question. Mais chaque année, et à son grand regret, je prenais un malin plaisir à lui dire le contraire. Ce qui la désespérait, c’était que je ne m’intéresserais jamais aux filles. Ce qui me désespérait moi, c’était que je serai encore là, l’année prochaine, à répondre à la même question !
Les fêtes passées, nous prîmes le chemin du retour et moi celui du lycée.

Le début de l’année est toujours propice aux bonnes résolutions. Cette année-là, je n’en avais pas pris. La vie semblait continuer, inintéressante et sans surprise. Mais si je n’avais pas prévu de changer, le temps et les événements en décidèrent autrement.
En ce début d’année 2003, il en a fallu des choses pour que ce jour de rentrée scolaire soit différent des autres jours ! Il a d’abord fallu que le soleil, dans sa course folle à travers la galaxie, se dresse sur ce même point d’horizon que la veille. Il a fallu que nous nous levions à la même heure, que nous traversions la même ville pour nous rendre au même lycée. Je ne te connaissais pas et nous n’avions pas rendez-vous mais il a fallu tout cela et bien d’autres choses encore, pour que nos chemins et nos regards se croisent !
Ce jour-là, il arriva au lycée. Un nouveau : brun avec de beaux cheveux longs et les traits fins, sensiblement du même âge que moi.
J’aurais pu ne pas le voir dans la foule, mais je ne vis que lui. Pourquoi ? Et pendant que je restais bloqué, les yeux grands ouverts, le nouveau qui balayait du regard son nouvel environnement tourna brusquement la tête… pour revenir sur ce qu’il venait de voir : moi ! Nos regards ne s’étaient croisés qu’une fraction de seconde pourtant j’eus l’impression de lire la même expression d’étonnement ou de curiosité sur son visage. Tout était allé très vite mais la scène fut gravée dans ma mémoire. Pendant les mois qui suivirent, je me la repassais souvent. Ce garçon avait-il senti mon regard posé sur lui ? Avait-il tourné la tête par hasard, juste à ce moment précis ? Ou m’avait-il remarqué, moi, Bryan, parmi une centaine d’élèves ? Impossible ! La seule chose dont j’étais certain, c’est qu’il était beau ! Première rencontre… Je ne te connaissais pas mais les questions fusaient déjà dans ma tête.
Le lendemain, alors que j’avais presque oublié l’incident de la veille, nos regards se croisèrent plusieurs fois. Et je fis toujours le même constat : « Qu’il est beau ! »
C’est durant cette période que j’ai commencé la rédaction d’un journal. J’ai toujours aimé écrire et c’est tellement plus facile avec un ordinateur. J’y mettais, de temps en temps, les événements de la journée, les choses insolites qui m’arrivaient, ainsi :

« 10 janvier 2003 — Mis à part le fait que lundi était la reprise des cours, ce fut aussi une journée inhabituelle, extraordinaire et insolite. J’ai vu un ange ! Non, je ne suis pas fou ! Il est arrivé au lycée un être étrange que je ne connaissais pas, avec un visage aux traits si fins qu’ils semblaient sculptés dans le marbre. Un marbre blanc, indescriptible, presque translucide. Avec de longs cheveux noirs bouclés. Il marchait comme on danse. Non, il ne dansait pas, il volait ! Il semblait descendre du ciel et glisser sur le bitume comme un patineur sur la glace. Il était si beau que je ne le quittais plus des yeux et c’est alors que nos regards se sont croisés. Mais c’était sûrement parce que j’étais figé, les yeux grands ouverts, qu’il m’a remarqué. »

« 13 janvier – Tous les jours, je revois ce mystérieux inconnu au lycée. Je n’ose plus l’observer car nos regards ne cessent de se croiser. Que va-t-il penser de moi ? Et pourtant, je ne peux pas m’en empêcher. Je n’ai jamais vu de garçon aussi beau ni aussi gracieux. Hélas, il n’est pas dans ma classe ! Il vient d’arriver. Il est seul, triste et solitaire. J’aimerais bien être son ami, mais je ne sais comment faire. Je suis comme le petit prince avec le renard, je ne sais comment l’apprivoiser… pourtant il est déjà, pour moi, unique au monde. Ça me fait peur. »

Interruption du journal.

« 24 janvier 2003 – Plus de quinze jours que j’ai abandonné ce journal. Je n’ose plus écrire tout ce que je vis, tout ce que je ressens… Je ne sais plus où j’en suis. Mes sentiments m’effrayent ! Je suis obnubilé par ce garçon. Je ne le connais pas, je ne sais rien de lui mais je crois que je l’aime. Comment est-ce possible ? Heureusement il n’est pas dans ma classe ! Pourquoi est-il si beau et si mystérieux ? Que faire pour que tout cela cesse… Mais en ai-je vraiment envie ? Je vis un rêve, je plane, je vole… avec les anges. »

Que de questions posées… Chaque fois que je le cherchais, pendant les pauses, nos regards se croisaient. Comme s’il me cherchait aussi. Comment le savoir ? Et comment l’aborder de façon naturelle ? Je ne pouvais pas lui faire le coup de la situation en Afghanistan. Un garçon qui se prend une veste en draguant une fille, ce n’est pas grave. On se moque de lui pendant quelques jours — si la fille est bavarde — puis c’est oublié. Mais avec un garçon, on ne s’en remet pas. Je ne me sentais pas capable d’affronter une telle situation. Seulement, plus le temps passait et plus je pensais à ce bel inconnu. Impossible de me concentrer sur autre chose. J’avais déjà aimé des garçons mais jamais avec la même intensité. À chaque fois, ce ne furent que de courtes amourettes des plus platoniques et qui ne durèrent pas. Inutile de s’inquiéter. Il suffisait d’attendre. Celle-là passerait comme les autres.
Aimer un garçon, ça ne veut rien dire. Ce n’est pas pour ça qu’on est homo. D’ailleurs, je ne l’aimais pas. Je le trouvais beau, c’est tout ! Mais plus j’essayais de rester indifférent, plus j’étais attiré par ce garçon ! Chaque fois que j’étais près de lui, je remarquais un détail nouveau. C’est lorsque je découvris la couleur de ses yeux que je compris ce qui me fascinait chez lui : il était différent, il venait d’ailleurs ! Ils étaient verts, d’un vert changeant, jamais le même, en fonction sans doute de la luminosité. Ses longs cils noirs, recourbés. Si noirs, qu’ils donnaient l’impression d’être maquillés. Son visage blanc, imberbe et cette fine bouche qui ne riait jamais… Je connaissais tout de lui : ses vêtements, sa montre, ce large bracelet en cuir noir avec des clous en acier qu’il portait au poignet droit, cette bague au majeur de la main gauche, ce collier noir autour du cou avec cet anneau en métal, tout plat, sur lequel était gravé quelque chose que je n’arrivais pas à lire… Tout ce qui était visible car en fait, je ne savais rien de lui, même pas son prénom. Pourtant, sans rien faire, il avait envahi ma vie. Son image me fascinait. Je ne voyais plus que lui.
Je me posais toutes sortes de questions. Mais les réponses qui s’imposaient, m’effrayaient encore plus que les questions. J’étais mal. Je n’étais pas insensible aux charmes des filles, un petit cul et une paire de seins ne me laissaient pas indifférent. Mais je bandais autant en voyant un beau mec aux traits fins avec le même petit cul ! Combien de fois ai-je imaginé ton corps sous tes vêtements ?
En attendant, c’était un plaisir d’aller au lycée où je savais le retrouver chaque matin. Mais les jours de repos devenaient interminables. Plus les semaines passaient et plus je déprimais. Un jour convaincu de l’aimer, le lendemain persuadé du contraire. Un garçon qui aime un garçon, ce n’est jamais simple.
Je sentais la situation m’échapper. J’étais partagé entre l’envie de vivre à fond cette aventure et celle d’écouter cette petite voix intérieure qui ne cessait de me répéter : « C’est mal ! » Était-ce répugnant ou normal ? Je n’en savais rien, je n’avais reçu aucune éducation là-dessus. Si ce n’est les réflexions entendues ici et là qui tendent toujours à nous faire croire que les homos, ce sont les autres !
Alors que faire ? Attendre la prochaine fille qui me ferait perdre la tête et tout rentrerait dans l’ordre ? Mais celle-ci tardait à venir et le garçon au teint clair devenait de plus en plus séduisant, de plus en plus envahissant.
Fallait-il se mettre en quête d’une nouvelle petite amie ? Je n’en avais pas très envie mais c’était une urgence pour me recentrer, me rassurer. Il faudrait être très prudent dans mon choix. En trouver une un peu réservée, qui ne s’accrocherait pas indéfiniment quand je la laisserai tomber et qui ne me proposerait pas non plus de coucher tout de suite.

J’aurais voulu t’aimer raisonnablement. Deux opposés car l’amour est tout sauf raisonnable. Il est incendiaire. Il nous pousse à faire toutes les bêtises que nous ne ferions pas en temps normal. Il étouffe notre conscience, nous consume et nous transporte.

En attendant, je décidais d’enfouir mes sentiments et mes attirances. Je voulais les refouler au plus profond de mon âme, au plus profond de mon cœur, afin de m’en libérer et qu’ils y restent pour toujours. Mais peut-on ainsi s’en défaire ? Pourquoi n’y sont-ils pas restés ? Pourquoi ont-ils rompu leurs liens ? Pourquoi cette mutinerie ?
J’aimais ce garçon. Pourtant combien de fois ai-je tenté de me persuader du contraire, qu’il était tout à fait ordinaire, sans rien de plus que les autres, même pas beau ? Il ne fallait plus y prêter attention, ne plus m’en occuper et tout allait rentrer dans l’ordre. Premières choses à faire : ne plus le chercher, ne plus le regarder, cesser de penser à lui et de me répéter que je l’aime, comme si c’était de l’auto-conditionnement. Résolution absurde puisque je n’y arriverai jamais ! Chaque matin, je faisais tout le contraire. Au réveil, mes premières pensées étaient pour lui. Ensuite, à peine arrivé au lycée, j’avais besoin de le voir, de savoir qu’il était là. Ça me rassurait. Le pire c’est que j’avais l’impression qu’il faisait la même chose.
C’était toujours au moment où j’étais persuadé d’en être guéri, où je me croyais le plus fort, que j’étais soudain dévoré par l’envie de le revoir et, à la rencontre suivante, je sombrais de plus belle. Alors, en un instant, toutes mes certitudes s’envolaient. Je laissais mon cœur s’emballer et m’expliquer pourquoi il était si extraordinaire, si beau et séduisant. Pourquoi je l’aimais et que je l’aimerai toujours. Jusqu’au bout de ma vie, jusqu’au bout du plus lointain des voyages. Je ne savais plus quoi faire. Je n’arrêtais pas de me dire que je n’étais pas normal tout en espérant qu’il ne l’était pas non plus. Je ne cessais de me répéter que c’était mal mais je faisais tout pour le séduire. Jusque-là, peu soucieux de mon apparence, je décidai soudain de changer de look et de vêtements. Je me sentais minable à côté de lui. Il était toujours beau, nickel et irréprochable. Ma mère fut surprise par ce nouvel intérêt pour ma personne et mon image. Elle m’avait vu « rigolard et indifférent » pendant son divorce, « envie de rien » l’année suivante. Soudain, ce regain d’attention ne passa pas inaperçu. Un jour que j’essayais un nouveau pantalon :
- Lætitia n’est plus là, à qui veux-tu plaire ? me demanda-t-elle.
- Avec Lætitia je n’avais pas d’efforts à faire pour plaire.
- Qui est-ce ?
- Ce n’est personne, j’ai juste envie de changer.
Elle n’en crut pas un mot mais cessa de me poser des questions. Je m’en posais bien assez tout seul. Fallait-il vraiment lutter ou se laisser aller et prendre la vie comme elle venait ? C’était facile à dire, pas facile à vivre. Je culpabilisais de plus en plus. J’avais parfois l’impression que toute résistance était inutile, que je luttais pour rien. Comme dans ces jeux vidéo, où lorsqu’on coupe un ennemi en deux, chaque moitié redevient un nouvel ennemi potentiel. La meilleure défense étant de ne plus lutter mais d’admettre la réalité et de laisser venir.
J’aimais un garçon. Même si je refusais d’y croire. J’étais prêt à le nier avec une énergie farouche. Seulement voilà, faire taire ses sentiments n’est pas qu’une question de volonté. J’ai voulu me protéger de cet amour impossible en me persuadant qu’il n’existait pas. Moi, qui avais peur du rejet des autres, je me suis rejeté moi-même. Mais je n’avais pas tout prévu. On peut mentir aux autres, pas à soi-même. Ces mensonges-là nous rongent de l’intérieur. Je connaissais mes sentiments. Je savais ce que j’avais dans le cœur.
Comme une vague se retire pour mieux revenir, mes sentiments refirent surface avec une force inouïe, décuplée et incontrôlable. J’étais comme le capitaine d’un navire perdu en pleine tempête, sans savoir quoi faire. Parfois persuadé qu’il valait mieux faire demi-tour, parfois convaincu de mon insubmersibilité et qu’il fallait au contraire aller de l’avant. Mais peu importe puisque la barre ne répondait plus et que j’allais au hasard, porté par les vents, par cette force invisible qui s’appelle l’amour et qui n’obéit à aucune règle, à aucune loi ni à aucune logique.
Les vacances de Pâques arrivèrent. Quinze jours sans le voir ! J’arpentais les rues de la ville en vain : il n’y était pas. À sa grande surprise, j’accompagnais même ma mère pour faire les courses. Il n’y était pas non plus. Nous n’étions plus au même endroit en même temps. Ce qui me perturbait le plus, c’est qu’après quinze jours sans le voir, je ne me souvenais presque plus de son visage, comme si mon cerveau en faisait rejet. D’où venait ce blocage en moi qui m’empêchait de l’aimer librement ? Je n’avais pas de photos de lui. Je ressentais le besoin d’en parler, de me confier. Besoin de recevoir des conseils ou un avis extérieur. Besoin de savoir si j’étais normal. Si c’était courant, logique et légitime à mon âge de tomber amoureux d’un garçon. Savoir si d’autres que moi vivaient le même délire. Quand on est môme et que ça arrive, on se pose moins de questions. Mais à seize ans, à qui se confier ? À qui le demander ? À ma mère ? Non, impossible. Il n’est jamais facile de parler de ce genre de choses. Je déprimais et ma mère le voyait bien.
- Depuis que Lætitia est partie, tu n’es plus le même. Si elle te manque, tu devrais aller la voir !
Bien sûr que Lætitia me manquait mais sans plus. Qu’aurais-je fait si elle était encore là ? Déjà, elle aurait tout deviné.
- Oui, t’as raison. C’est ce que je vais faire.
Me confier à Lætitia ? Ce ne serait pas facile de lui poser ce genre de question. Mais c’était la seule qui pouvait me comprendre. Aussi, avant de devenir fou, je décidai d’aller la voir à Paris. Aussitôt décidé, aussitôt fait, je partis sans prévenir. Elle fut surprise de ma visite mais enchantée de me voir. Nous discutâmes un moment ensemble. Elle qui comprenait toujours tout vit bien que quelque chose n’allait pas. Mais j’étais incapable de parler, incapable de lui ouvrir mon cœur.
- Ça ne va pas ?
- Non.
- Qu’est-ce qui ne va pas ?
- Plein de choses.
- Quelles choses ?
- Je n’arrive pas à le dire.
- Tu n’y arrives pas, tu ne veux pas ou tu ne sais pas ?
- Je n’y arrive pas.
- C’est si grave ?
- C’est compliqué ! Je ne sais plus qui je suis.
- Je te manque ?
- Oui, bien sûr que tu me manques mais ce n’est pas pour ça.
- Dommage !
Soudain, j’entendis retentir la sonnette et la porte d’entrée s’ouvrir. C’était Stéphanie une amie de Lætitia, celle-ci se précipita pour lui barrer le chemin.
- Je ne suis pas seule !
- Ah bon, qui c’est ?
- Bryan.
- Le fameux Bryan ? dit-elle en s’avançant pour me voir.
- Bonjour ! Je ne sais pas si je suis si fameux…
Elle tenta de s’expliquer.
- Je disais fameux parce que j’ai tellement entendu parler de toi !
- En bien ou en mal ?
- Que du bien !
Contrainte, Lætitia fit les présentations…
- Bryan… Stéphanie… une amie.
- Une amie ? Ton amie !
Nous discutâmes un moment mais, complètement absent, je décidai de m’en aller.
- Ce n’est pas moi qui te fais fuir j’espère ? demanda Stéphanie.
- Non, j’allais partir.
Lætitia me regarda songeuse. Elle avait compris que j’étais venu pour me confier, mais que j’en étais incapable.
- Tu m’appelles ?
- Ok.
Elle me raccompagna, quand elle revint dans le salon, Stéphanie était perdue dans ses pensées.
- Qu’est-ce qu’il a ? demanda-t-elle.
- Je ne sais pas, mais ça ne va pas du tout.
- Qu’est-ce qu’il est beau !
- Je sais !
- Ah non, on ne se dispute pas à cause d’un mec !
Lætitia regardait Stéphanie, elle réfléchit un moment, puis…
- Tente ta chance, moi je n’en ai aucune avec lui. Mais j’ai l’impression qu’en ce moment, il est préoccupé par autre chose.
- C’est vrai, je peux ? Tu ne m’en voudras pas ?
- Non. Si t’y arrives… Je te tue, c’est tout.
- Tu l’aimes encore ?
- Plus comme avant mais je l’aime beaucoup. Il a plein de qualités. Il est très attachant. Je m’entends trop bien avec lui mais en ce moment, ça n’a pas l’air d’aller.
- Il est amoureux, tu crois ?
- Je ne sais pas, mais il a l’air très mal dans sa peau, ce n’est pas son habitude.
- C’est moi qui l’ai fait fuir ?
- Je le connais bien, je ne l’ai jamais vu aussi mal. Il était venu pour se confier… c’est raté.
- Désolée !
- Je le rappellerai.

Le lendemain, mon portable sonna, mais ce n’était pas Lætitia.
- Bonjour, c’est Stéphanie l’amie de Lætitia. Tu te souviens de moi ?
- Oui.
- Lætitia m’a donné ton téléphone. Je voulais m’excuser pour hier, je vous ai coupé dans votre discussion et t’ai un peu fait fuir, toi qui venais de si loin…
- Pas de problème.
- Mais je voulais te dire autre chose… Voilà… J’aurai bien aimé te revoir.
Silence ! Je ne savais pas quoi répondre. Je me demandais si j’avais bien compris. C’était une invitation pour le moins inattendue. Moi qui en cherchais une, j’étais en train de me faire draguer par une fille ! Je tentais de faire plusieurs choses à la fois : de me concentrer, de réfléchir à la situation et de répondre quelque chose d’intelligent… Mais je n’y arrivais pas, je restais muet.
- Allô !
- Oui, oui, je suis là mais je ne sais pas quoi répondre, tu me prends un peu au dépourvu.
- Je comprends, je vais te laisser réfléchir.
Elle me laissa… et réfléchir et son numéro de téléphone. Je tentais en vain d’analyser la situation. Bien sûr que je voulais sortir avec une fille mais de là à choisir la meilleure amie de celle qui m’avait tellement aimé… Je faisais un blocage. Stéphanie était belle. C’était tentant. En plus, elle était consentante, c’est même elle qui faisait le premier pas ! Mais j’étais incapable de prendre une décision. Comment expliquer ça à Lætitia ? Je n’eus pas à le faire. Le soir même, c’est elle qui m’appela. Je n’avais jamais été autant demandé. J’avouai à Lætitia que Stéphanie m’avait téléphoné.
- Je sais.
- Comment ça, tu sais ?
- C’est moi qui lui ai donné ton numéro.
- Tu sais pourquoi elle m’appelait ?
- Je me doute… Fais comme tu veux, il y a longtemps que je me suis fait une raison.

J’étais sidéré. Je ne savais plus quoi dire. J’avais en plus l’autorisation ! J’ai toujours du mal à comprendre ce qu’il se passe parfois dans la tête des autres, autant que dans la mienne d’ailleurs. Je lui promis de revenir la voir le mercredi suivant, ce qui me donnait une petite semaine de réflexion. Je rappelais Stéphanie pour lui annoncer la nouvelle.
Comment expliquer tout ça ? Je prenais rendez-vous avec une fille quand un mec occupait toutes mes pensées. Je ne me sentais pas très fier de moi mais décidé toutefois à vivre à fond cette aventure. Enfin, à fond… C’était un bien grand mot car je ne pourrais sûrement pas aller jusqu’au bout de cette liaison, si liaison il y avait.
Moi qui espérais trouver une fille plutôt timide, qui ne me proposerait jamais de coucher… Je n’avais peut-être pas fait le meilleur choix. Mais pour l’instant, j’étais plus choisi que je ne choisissais. Il suffisait de se laisser porter par les événements et voir venir.
Le lendemain au lycée, je me sentais mal à l’aise face au garçon inconnu. Je n’osais même plus le regarder. J’avais déjà l’impression de le trahir alors que nous ne nous connaissions pas. Ça ne tournait vraiment pas rond dans ma tête.
Je jouais double jeu, en voyant Stéphanie le mercredi et cet inconnu le reste de la semaine.
Lorsqu’au lycée nous étions proches l’un de l’autre, je m’amusais à fixer quelqu’un près de lui et invariablement, je sentais son regard sur moi. Mais quand je le regardais, les beaux yeux verts changeaient aussitôt de direction pour regarder quelqu’un d’autre. J’avais alors le temps de le dévisager pendant quelques secondes, de m’imprégner de son image pour ne plus l’oublier. Et lui faisait parfois la même chose. Du moins je le croyais. Je le voyais presque tous les jours mais n’avais jamais entendu le son de sa voix. Jusqu’au jour où il me télescopa en disant :
- Excuse-moi !
- Non, c’est moi.
Je ne l’avais pas vu arriver et il s’enfuit aussi vite qu’il était venu. Sa voix était belle, elle était grave. Chaque nouveau détail de son être me fascinait. Pourquoi était-il parti si vite ? Pourquoi n’avais-je rien fait pour le retenir ? Tout semblait si facile après coup mais face à lui, je ne marchais pas droit.

Le mercredi suivant j’étais chez Lætitia, elle me regardait bizarrement, je sentais qu’elle se posait plein de questions et qu’elle n’allait sûrement pas tarder à me les poser.
- Ça va ?
- Oui.
- Mieux que la semaine dernière ?
- Un peu.
- Stéphanie y est pour quelque chose ?
- Non.
- Oui, non, je t’ai connu plus bavard !
- Je suis désolé.
- Stéphanie va venir tout à l’heure.
- Oui, je sais, elle me l’a dit.
- Tu vas sortir avec elle ?
- Je ne sais pas, je ne la connais pas et puis ça me gène.
- Il ne faut pas.
- Votre amitié risque d’en souffrir.
- Non, pas de souci, je l’ai déjà prévenue : si elle arrive où j’ai échoué, je l’étrangle, c’est tout !
J’eus un petit rire forcé.
- Comme tu as l’air triste ! Pourquoi tu disais l’autre jour que tu ne sais plus qui tu es ?
- Je suis toujours étonné par tout ce qui me passe par la tête.
- Tu te poses trop de questions.
- Non, je ne crois pas.
Il y eut un silence… elle réfléchissait.
- Tu préfères les brunes ?
- Je ne sais plus ce que je préfère.
- T’as l’air de douter de tout !
- Oui, complètement !

Nous étions les yeux dans les yeux, Lætitia tentait de comprendre ce que je ne lui disais pas, ce que j’étais incapable de lui dire.
Stéphanie attendait un coup de téléphone pour nous rejoindre. Lætitia attendait que je lui parle de ce qui me chagrinait et moi, j’attendais le lendemain pour revoir celui que j’aimais. Situation des plus claires ! Après les banalités d’usage échangées en présence de Lætitia, Stéphanie me suivit au café le plus proche. Je ne fis pas de grandes déclarations. Je lui expliquais, sans entrer dans les détails, que je traversais une période de doute et d’incertitude. Bien que je la trouvais belle, je ne l’aimais pas mais que j’étais d’accord pour nous fréquenter afin de mieux se connaître. Je la trouvais plus hésitante et réservée que la semaine d’avant. Elle accepta. Il n’y eut pas de démonstrations affectives ni ce jour-là, ni les rendez-vous suivants. Je l’embrassais comme on embrasse une bonne amie. Je n’étais pas pressé. Elle fit comme si elle ne l’était pas non plus.

jeudi 5 novembre 2009

Si tu avais été... Chapitre 2

Livre disponible sur Books.google.com

Chapitre 02

Moi… ancien combattant !


Je suis né à Paris à la fin du siècle dernier… Curieuse phrase et cette impression d’ancien combattant qui va raconter sa guerre ! Finalement, ça me va bien. Je ne l’ai pas toujours été. Je n’en avais pas très envie. Combattant. Je le suis devenu contraint et forcé le jour où j’ai décidé que je ne me laisserai plus faire, ni influencer ni modeler comme je ne voulais pas, comme je ne pouvais pas. Mais nous le sommes tous. N’avons-nous pas tous mené un combat, un jour ou l’autre, dans notre vie ? Le mien fut des plus beaux qu’un jeune homme puisse livrer. Je ne dis pas cela parce que ce fut le mien, mais parce que pour combattre jusqu’au bout, et jusqu’au bout du désespoir parfois, il faut être convaincu que ce combat est juste, qu’il est beau, qu’il vaut la peine d’être mené. Sur plusieurs fronts en même temps, contre toutes sortes de gens y compris contre ceux que j’aimais. Pourtant, mille fois j’ai cru le perdre ! L’ai-je vraiment gagné ? Mille fois je me suis cru trop faible, trop lâche, trop insignifiant, trop méprisable…

J’ai vécu dans cette ville pendant quinze ans. Mes parents se disputaient souvent, pour des choses sans importance me semblait-il. Et ces petits désaccords prenaient parfois des proportions démesurées. Je détestais les voir ainsi s’entre-déchirer. Je m’enfermais alors dans ma chambre et dans la plus profonde des solitudes. Ce n’était que des violences verbales, mais quand on est jeunes, ça fait aussi peur. Henri, mon père, peu présent, partait souvent en « voyage d’affaires. » Mais en ce début de siècle, en cette année 2000, la situation s’aggrava : il ne rentrait plus du tout à la maison… Il vivait avec une autre femme ! Valérie, ma mère, faisait l’effort de ne pas pleurer devant moi. Mais plusieurs fois, je l’ai surprise en larmes et ses yeux rouges trahissaient souvent sa souffrance et son malheur. Je me faisais le plus discret possible, la prenais dans mes bras, mais je me sentais complètement impuissant pour la consoler. Alors, je m’efforçais de paraître totalement indifférent à cette situation des plus banales pour notre époque ! J’étais plus attentif, la couvrais de bisous et redoublais de gentillesses. Je plaisantais, cherchais toujours le bon côté des choses. Un soir, ma mère vint me parler dans ma chambre et me prit dans ses bras :
- Bryan, mon chéri, j’ai une mauvaise nouvelle à t’annoncer : ton père va nous quitter.
- Maman, ce n’est pas une mauvaise nouvelle. Il ne peut pas nous quitter, il n’a jamais été là ! Ce n’est pas grave, ça ne change rien, la vie continue. Cool ! On est bien tous les deux. Tu verras… tout sera beaucoup plus clair. Sûr, vous ne vous disputerez plus. On s’est toujours débrouillé sans lui, et puis j’ai grandi !
- Je vois ça.
Ma mère était surprise de ma réaction et me regardait, admirative, elle l’était toujours !
Puis elle me fit cette terrible confidence qui devait lui coûter.
- Il part avec une autre !
- Ça t’étonne ? Il ne peut pas voir une meuf sans la draguer !
- T’as remarqué ça ?
- Il y a longtemps. Je suis même étonné qu’il ne soit pas parti plus tôt ! Pas de problème, maman, je serai toujours là pour te protéger.
Je gonflais ma poitrine et lui montrais mes biceps.
- Regarde mes muscles ! Puis redevenant sérieux, j’ajoutai :
- Moi, je ne t’abandonnerai jamais !
Jamais ! Toujours ! Nous sommes sûrs de nous lorsque nous prononçons ces mots. Il paraît qu’il ne faut jamais dire jamais. Amusée puis très émue, ma mère me serra très fort dans ses bras et m’embrassa.
- Merci, j’avais besoin d’entendre ça, en ce moment.
- Pas de soucis maman, je ne le voyais que quelques instants le matin, pas plus longtemps le soir et pas tous les soirs ! Qu’il ne soit plus là, ça ne va rien changer. Ma vie c’est toi, ce n’est pas lui.
Ma mère me regardait au travers de larmes qu’elle avait beaucoup de mal à contenir, étonnée par ma maturité. J’ai toujours eu le pouvoir de tourner les choses de la vie en dérision. Mon père me manifestait beaucoup d’indifférence, j’en faisais autant et reportais toute mon affection sur ma mère qui me le rendait bien. Fils unique, je devenais sa seule famille.
La procédure de divorce fut longue et déprimante. J’annonçais la nouvelle à mes camarades de classe avec le plus grand détachement :
- Tiens, au fait, mes parents divorcent !
Comme j’aurais pu dire : « Tiens, j’oubliais, on a changé de lecteur DVD ! » Encore qu’un changement de lecteur aurait pu m’enthousiasmer. Sûrement que je n’avais pas d’ami assez intime pour me confier.
Ma mère, qui venait d’avoir trente-six ans, n’était pas femme à pleurer sur son sort toute la vie. Le divorce prononcé, elle fit une croix sur son passé et décida de déménager. La raison officielle étant :
- J’ai besoin de changer d’air et à toi aussi, ça te fera du bien.
Je n’en étais pas convaincu, mais à quinze ans, on ne nous demande pas notre avis. Heureuse idée que tu as eue maman ! Alors nous quittâmes la capitale pour nous installer dans un pavillon entre banlieue et campagne au sud de Paris. Une maison neuve avec trois chambres, une au rez-de-chaussée et deux à l’étage.
- Tu verras, tu vas te plaire ici !
Ce n’était pas déplaisant : la vie restait la même, à la seule différence près que je ne connaissais plus personne. Le côté positif était que ma mère, qui culpabilisait un peu de cet échec de sa vie conjugale, était beaucoup plus attentive et cédait plus facilement à chacune de mes demandes. Je n’en ai jamais abusé. Deux choses me tenaient à cœur : avoir un chien et un ordinateur. Aucun rapport entre ces deux souhaits, si ce n’est que les deux allaient occuper une place importante dans ma vie. À Paris, ma mère s’était toujours opposée à l’acquisition d’un chien qui, selon elle, n’avait pas sa place dans un appartement. Nous n’étions plus à Paris, elle revit la question et finit par accepter. Elle discuta un peu plus sur mon choix et surtout sur son prix. Lorsque je le vis dans sa cage avec ce regard triste, je compris que c’était lui, c’était « mon » chien ! Ma mère refusa catégoriquement : trop cher. Quand ma mère disait non c’était sans appel. Je lui fis la gueule pendant trois jours, elle tenta en vain de me raisonner. Alors j’en rajoutais un peu…
- Ce n’est même pas la peine que je te demande un ordinateur !
Elle, qui était toujours calme, s’énerva soudainement.
- Bon, ça suffit, j’en parlerai à ton père !
Mon père avait de l’argent, mais je ne me faisais pas d’illusion. Pourtant ils se mirent d’accord. Mon père paierait le chien et ma mère l’ordinateur. C’était presque le même prix. En retournant à l’animalerie, je broyais du noir. J’étais presque certain de ne pas le retrouver. Je ne sais pourquoi dans ma vie, quand je m’attends au pire, ça n’arrive jamais. Seulement quand je ne m’y attends pas. Il était toujours là. Il m’attendait dans la même cage avec le même regard triste et moi, je rayonnais de bonheur. C’était ma première bonne nouvelle depuis longtemps. Ma mère était ravie de me voir heureux, Nicky, content de quitter sa cage et moi, en attendant mieux, enchanté d’avoir enfin un compagnon.

Ma mère fut un peu plus réticente pour la connexion Internet. Mais capitula après quelques relances.
Était-ce le meilleur choix ? Moi qui parlais peu, et ne connaissais personne, n’allais-je pas m’enfermer encore plus sur moi-même ? Ma vie se résumait au lycée, ma chambre, mon ordi, épisodiquement la cuisine. Ma mère fit preuve de beaucoup de patience. Je la vis revivre aussi. Elle qui ne sortait jamais, avait soudain envie de bouger, comme pour rattraper le temps perdu. Elle organisait des sorties, au cinéma, au restaurant, à la salle de spectacle municipale… Je la suivais avec une totale indifférence. C’était une drôle d’année où je n’avais plus envie de rien. Elle me le reprochait mais fit avec. Elle prit le temps de me parler pendant des heures, je ne comprenais pas toujours tout mais j’appréciais d’être la cible de tant de sollicitude. Contraste avec mon père que je n’avais pas revu, depuis qu’il avait quitté la maison. Il devait encore penser à moi, puisqu’après m’avoir acheté un chien, pour mes seize ans, il m’offrit une moto, une magnifique Japonaise 124 cm3 – moteur 4 temps avec démarreur électrique – 12 ch à 9 500 tr/mn – 5 rapports – vitesse maxi : 100 km/h disait la revue technique ! J’en fus le premier surpris, pas des performances de la bécane mais du cadeau… Il me la fit livrer un matin, cette fois, je n’avais rien demandé. Ma mère n’était pas très d’accord, mais c’était fait. Il me paya même le permis. Magique !
Nous vivions maintenant dans une petite ville de dix mille habitants, où la vie était moins stressante qu’à Paris. Ma mère, qui travaillait dans une banque, changea d’agence et la vie reprit son cours.
Au lycée, j’étais un peu seul, je ne connaissais personne. Une fille de ma classe, Lætitia, me regardait souvent. Je crus au début qu’elle regardait quelqu’un d’autre. Je n’ai jamais été très doué pour les préliminaires. On nous apprend beaucoup de choses à l’école mais pas à parler, ni comment se faire des amis et encore moins à aimer ! Je me suis rattrapé depuis.
Cette rencontre allait bousculer ma vie. Je ne le savais pas encore, mais c’était le début des bouleversements. Elle souffla sur la poussière de mes habitudes. Elle était belle, séduisante avec un humour décapant. Elle était aussi amoureuse de moi. J’en fus le premier surpris car je ne me trouvais ni beau ni séduisant. La seule chose dont j’étais satisfait, c’était du bleu de mes yeux. J’aurais aimé être brun, j’étais blond. Les pommettes saillantes, les joues creuses, un nez bien droit mais un peu long me semblait-il, comme tous les gens qui ont un visage tout en longueur. Aussi maigre que grand, je n’étais pas un monstre mais pas non plus un top-modèle. Ma mère trouvait que j’avais du charme, mais c’était ma mère… Surpris et désolé de ne pas partager les mêmes sentiments que cette fille, j’attendais. Alors, devant mon immobilisme, elle prit les devants et passa à l’action.
- Bonjour !
- Bonjour !
- Que penses-tu de la situation en Afghanistan ?
Je ris. Elle ne se souciait pas plus que moi de ce pays, mais c’était drôle.
- Je ne sais même pas où ça se trouve ! Tu milites pour la libération des femmes afghanes ?
- Non, dit-elle avec un large sourire, je voulais juste savoir si t’avais de l’humour.
- Je pourrais avoir de l’humour, tout en m’intéressant aux Afghans.
- Oui, mais ce n’est pas le cas !
- Non, pas trop.
Nous nous regardions avec la même curiosité l’un pour l’autre. Elle me posa mille questions.
- Je peux voir ta carte ?
- Ma carte ? Quelle carte ?
- Ta carte de police ! Avec toutes ces questions, t’es forcément de la police !
Lætitia ne l’était pas, elle était seulement amoureuse. Je ne pouvais pas lui mentir ni faire semblant. Elle fit tout pour devenir mon amie. Elle y réussit si bien qu’elle devint ma meilleure amie. Nous étions très complices. Elle voulait tout savoir de moi, voir ma rue, ma maison, connaître ma mère… Je ne parvenais pas à lui dire qu’elle n’avait aucune chance puisque je ne l’aimais pas. Tant qu’elle n’abordait pas le sujet, je m’en gardais bien. Jusqu’au jour où, un après-midi après les cours, je l’accompagnais chez elle comme nous le faisions souvent. Elle prépara un goûter puis me posa soudain la question que je redoutais tant.
- Qu’est-ce que tu penses de moi ?
Nous étions les yeux dans les yeux. Elle était devenue très sérieuse. Alors avec ma maladresse habituelle, je lui répondis :
- Oh non ! La question qui tue !
- Pourquoi ?
- Je veux bien te répondre mais à une seule condition.
- Laquelle ?
- Quoi que je te dise, promets-moi que nous resterons toujours amis.
Son visage s’assombrit. Elle avait compris la suite. Elle comprenait toujours tout. La gorge serrée et les larmes aux yeux, elle promit.
- Je ne t’ai pas encore répondu, je le regrette déjà. Je pense plein de choses de toi. Tu es belle, tu es très belle. J’aime ton humour et ta compagnie. Avant toi, je n’avais jamais eu d’ami, autant chez les filles que les garçons. Je tiens à toi mais je ne veux pas te mentir. Pour moi ce n’est que de l’amitié. Je suis désolé.
- Il ne faut pas, dit-elle, les larmes aux yeux.
- Et toi, que penses-tu de moi ?
- Tu le sais bien ! Je t’aime, je suis folle de toi.
Elle commença à pleurer.
- Tu n’aurais pas dû me poser cette question… Et moi non plus d’ailleurs.
- Si, je voulais savoir. Je m’en serais voulu toute ma vie de ne pas te l’avoir posée.
- Rien ne doit changer entre nous. Je tiens à toi. S’il te plaît, ne m’enlève pas ton amitié, j’en ai trop besoin. Je suis dur avec toi. Je n’y suis pour rien mais je ne pourrai jamais te donner ce que tu me demandes. Tu comprends ?
- Oui, peut-être. Mais les choses les plus évidentes nous aveuglent. On se perd à croire le contraire. Je t’ai rêvé dans mes bras, dans mon lit ou à mes pieds. Tu ne le feras pas mais je ne peux pas m’empêcher d’espérer. C’est promis, je resterai ton amie.

J’étais persuadé du contraire. Mais elle tint parole et notre amitié n’en souffrit pas. Elle fut différente, c’est tout. J’aimais discuter avec elle, connaître son point de vue. J’avais tout à apprendre des filles. Nous étions toujours ensemble. Toute l’année, ma vie fut organisée autour d’elle. Nous étions si liés et si complices que beaucoup pensaient que nous étions amoureux. Ma mère la première bien sûr ! J’avais beau lui dire le contraire, elle ne comprenait que ce qu’elle avait envie de comprendre. Les choses étant clarifiées avec Lætitia, il n’y eut jamais d’ambiguïté entre nous… ou si peu ! Elle savait que je ne pouvais pas lui donner ce qu’elle attendait de moi. Elle ne désarma pas tout de suite. Malgré cette mise au point, elle resta persuadée que rien n’était perdu et qu’elle finirait par me séduire. Elle y consacra beaucoup d’énergie. Je fus à deux doigts de craquer mais rien à faire. J’étais lucide : ce n’était pas de l’amour, juste une grande complicité.
Elle fut mon amie, ma grande sœur, ma confidente parfois, mon alliée toujours. Je n’avais rien à lui cacher. Heureusement car elle devinait tout. Lorsque nous chahutions, elle m’embrassait parfois avec passion. Je me laissais faire mais elle savait que ça ne voulait rien dire et que je n’irais pas plus loin. Elle provoquait souvent ces jeux et ces corps à corps. Nous étions toujours à la limite du raisonnable. Nous marchions sur le bord d’un précipice dans lequel nous ne sommes jamais tombés. Je la vis épanouie, heureuse, parfois très triste. Je fus tour à tour, charmant, horrible et cruel avec elle. Je l’aimais à ma façon. Comme promis, elle accepta tout, les bons comme les mauvais moments. Elle fut et restera ma meilleure amie.
Lorsque j’avais une douzaine d’années et que j’allais au cinéma, j’enviais toujours les amoureux que l’on devinait s’embrasser dans le noir. Ils n’avaient que quelques années de plus que moi mais comme j’aurais aimé être à leur place ! Pour cela, ma grand-mère avait raison, encore fallait-il avoir une petite amie. Le temps a passé, j’ai grandi et si je n’en avais pas, c’était comme si. Quand Lætitia m’embrassait dans les salles obscures, je me demandais souvent si certains plus jeunes m’enviaient autant. J’en étais persuadé, alors, pour rajouter à leurs tourments, je faisais durer ces moments d’union buccale. Je n’étais pas amoureux mais pourtant j’aimais embrasser Lætitia. J’aimais ce contact et toutes les sensations qu’il provoquait.
Nous partions parfois en balade et, même si nous ne l’étions qu’à demi, nous empruntions souvent le parcours des amoureux dans les allées du parc paysager. Avec un chaperon : Super Nicky qui s’en foutait complètement. Lætitia ne manquait pas de m’embrasser et je me laissais faire. Je jouais les amoureux. On pouvait s’y méprendre. Nous en avions l’air. Nous ne faisions pas semblant, nous nous embrassions vraiment avec passion. J’ai aimé cette période de ma vie. J’étais bien dans ma peau même si, parfois, rien ne se passait comme prévu. Un après-midi de juillet, alors que nous arpentions ces allées, je me réjouissais de ces doux instants que j’allais vivre. Mais très souvent dans ma vie, ce que je prévois n’arrive jamais. C’est toujours au moment où je m’y attends le moins que tout bascule dans l’horreur. Quand je crois au bonheur, le temps et les événements, qui nous ignorent, en décident autrement et rien ne se passe comme prévu. Mais inversement, de sinistres soirées selon mes prévisions, finirent en feux d’artifices.
Ainsi ce jour-là, était-ce dû à la chaleur ? À une pression artérielle trop élevée ? À une faiblesse nasale ? Ou peut-être les trois à la fois… Je me mis à saigner du nez. Une vraie hémorragie ! N’ayant pas de mouchoir et sentant mon nez couler, je m’essuyai discrètement d’un revers de la main. Le liquide rouge que j’en ramenais était sans équivoque. Lætitia, qui avait toujours tout, me donna ses mouchoirs. Je saignais tant que j’en vidais le paquet. Lorsqu’enfin les vannes se fermèrent, je n’étais plus en état d’embrasser qui que ce soit. Fini la frime, je me sentais très piteux. J’eus souvent peur de récidiver les fois suivantes, mais non, ce fut la première mais aussi la dernière. Assis sur un banc au pied d’un grand arbre, nous ne parlions plus. Quand soudain, de gros nuages noirs, venus de je ne sais où, envahirent le ciel, la ville, le parc et toute la région.
L’atmosphère était oppressante. Quand les premières grosses gouttes de pluie éclatèrent par terre, une étrange odeur monta du sol. Même avec le nez sanguinolent, je la sentis. Le tonnerre et les éclairs vinrent clôturer la fête. C’était beau, terrifiant et enivrant. Je garderais toujours un tendre souvenir de cette retraite sous l’orage. Il faisait bon. L’eau qui tombait du ciel était presque chaude. Je rentrai chez moi trempé mais heureux, tenant Lætitia d’une main et mon dernier mouchoir de l’autre. Je prêtai des vêtements secs à Lætitia, mais même une fois lavé, séché et changé, je n’eus pas droit à ma séance de bisous. Je n’étais pas trop en forme. J’avais le nez à moitié bouché par le sang coagulé et plus personne pour nous envier, alors… J’abuse, bien sûr, je ne l’embrassais pas que pour ça, mais parce que j’y prenais goût. Elle fut à deux doigts de me convaincre de l’aimer.
Elle m’entraîna aussi dans un club d’Aïkido, où elle suivait des cours d’autodéfense.
Je passai avec elle une année merveilleuse. Une année seulement, car le mois suivant, en août 2002, elle déménagea. Avec ses parents, elle fit le chemin inverse que je venais de faire, ils s’installèrent à Paris, et moi dans la plus grande des solitudes. Elle me manquait terriblement. J’allais la voir de temps en temps, et fort heureusement, il me restait le téléphone et Internet.

Si tu avais été... Chapitre 1

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Chapitre 01


Une main tendue.



Je ne savais pas que tu m’aimais autant. Ou plutôt, je ne savais pas que ce genre de séparation faisait tant de mal même si je pouvais m’en douter. Tu es triste, il ne faut pas. Encore une fois, j’ai plein de choses à te dire mais je ne peux pas ! L’important, c’est que là où je suis, je t’aime toujours. Quand nous nous faisions la gueule, tu ne me voyais plus, mais tu savais que j’étais présent quelque part. Aujourd’hui, tu ne sais plus où je suis. Comment disais-tu ? « Je sais où tu es pourtant, tu n’y es pas ! » Tu es entré dans ma vie le même jour où je suis entré dans la tienne. Tu fus le cadeau que je n’attendais pas, qui me le fit ? Était-ce vraiment un cadeau ? Oui, c’en était un ! Un cadeau pour la vie, celui qu’on n’oublie jamais, qu’on porte en soi pour toujours, au-delà de la vie, au-delà de la mort, jusqu’à la fin des temps. J’étais le premier à te demander de ne pas me quitter et c’est moi qui l’ai fait !
J’aurais aimé vivre… Finalement, immortels, nous ne l’étions pas ! Si tu avais été une fille, quelle vie aurions-nous eue ? On aurait pu s’aimer en toute liberté, ça n’aurait choqué personne. Personne ne t’aurait chahuté au lycée. Personne ne t’aurait agressé à la mairie. Tu aurais pu m’embrasser et me caresser la main dans ce restaurant.
Nous croyons tous être le centre du monde, avoir une destiné particulière, comme si quelqu’un avait prit le temps de nous l’écrire. Foutaise que tout ça, le destin n’existe pas, ou alors…

Un an plus tôt, ma mère était dans tous ses états. Comme si cette fichue brocante, à laquelle elle s’était inscrite avec une amie, était le moment le plus important de l’année ! J’étais bien décidé à ne pas y aller mais devant son insistance, plus que ses arguments, je finis par accepter. De bonne heure ce matin-là, pendant le trajet, je broyais du noir. J’étais loin de me douter qu’elle avait raison et que j’étais réellement en train de vivre le moment le plus important de l’année, peut-être même de ma vie. J’imaginais mon ami, qui ne l’était pas, chez lui en famille, tranquille ! Mais où était-il vraiment ? Dans son lit, tout nu, endormi ? Devant son ordinateur ? Avec ses parents ? Pendant que moi, j’allais faire le pitre sur un stand de brocante. Soudain, une idée me traversa l’esprit : et s’il venait à cette fichue brocante ? Oh les boules ! Ma mère qui s’inquiétait toujours pour moi, me regardait, muet et perdu dans mes pensées.
- À quoi tu penses ?
- À rien.
- Depuis quelque temps, tu es toujours dans la lune mais tu penses à rien !
Je haussai les épaules sans répondre. Pouvais-je lui dire à qui je pensais ? Pourtant, il eut mieux valu le faire ce jour-là mais je ne pouvais pas le savoir.

Sur place, je descendais lentement de la voiture. Martine, la collègue de ma mère, que je ne connaissais pas, était déjà arrivée. Elle déballait ses affaires avec son fils. Quand soudain, je vis une main tendue. Et sur le poignet de cette main, un bracelet en cuir noir avec des clous, que je connaissais bien. Mon rythme cardiaque s’accéléra et je sentis une pulsion sanguine envahir mon visage. Était-ce possible ? Les yeux fixés en direction de cette main qui venait de disparaître, je n’osai plus faire un pas. La voix de ma mère me fit sursauter.
- Alors, tu viens ?
Je fis quelques pas. J’étais mal à l’aise. Mon cœur cognait si fort dans ma poitrine que tout le monde devait l’entendre. Le poignet réapparut avec son propriétaire. C’était lui ! L’inconnu du lycée ! Un instant d’hésitation, le garçon au bracelet ouvrit de grands yeux, aussi grands que les miens, puis me fit un large sourire. J’étais surpris et déconcerté. Surtout ne pas sourire… trop tard, c’était déjà fait. Avoir l’air indifférent… impossible, je ne l’étais pas. Il était venu à moi sans que je n’aie rien fait. Il n’y était pour rien et moi non plus. Nous étions là, face à face, ma mère commença les présentations :
- Je te présente Martine, son fils Kévin ! Et voici Bryan.
Pendant que je souffrais en silence, ma mère savait qui il était ! Elle connaissait même son prénom ! Trop fort. Martine, qui me regardait bizarrement, m’embrassa. Je serrai la main du fameux Kévin. Il est des mains fuyantes, qui se dérobent quand on les serre. La sienne ne l’était pas. Elle était nerveuse, ferme et douce. Combien de temps doit durer une poignée de mains ? Le temps de la serrer, puis de la relâcher. La nôtre dura plus que de raison, me sembla-t-il. Il ne lâcha pas et moi non plus. Deux secondes de plus ce n’est rien mais quand on cherche une raison à tout, ces deux petites secondes peuvent être révélatrices. Tu riais. Tu avais l’air naturel, sûr de toi, l’air qu’ont deux amis qui se retrouvent après une longue séparation. Moi, j’étais plus coincé.
- Salut.
- Salut.
Quel vocabulaire ! Je me disais : c’est incroyable, il est là, en face de moi et je le tiens par la main !
Devant nos mines réjouies, ma mère risqua :
- Vous vous connaissiez déjà ?
Je balbutiai :
- Nous… Nous nous sommes déjà vus… au lycée.
Kévin en rajoutait.
- Oui, nous nous sommes déjà vus.
Il riait… Il se moquait déjà ! Qu’il était beau ! Je ne l’avais jamais vu rire autant. Ainsi, il s’appelait Kévin, génial ! Le moins génial, c’est qu’il fallait maintenant déballer tout ce que ma mère m’avait un peu forcé à apporter. Quand tout fut installé, nous étions là, côte à côte, nous observant. Nous nous regardions de temps en temps, en riant bêtement sans savoir quoi nous dire. Martine nous regarda, pensive, elle ne me connaissait pas mais elle avait pourtant l’impression de m’avoir déjà vu quelque part. Puis les mères eurent très vite la bonne idée d’aller boire un café.
- On peut vous laisser la boutique ? dit ma mère.
- Pas de problème, on ne va pas être débordés par les clients.
Et nous voilà seuls, regardant les mères s’éloigner. Tout était allé si vite, trop vite et de manière tellement inattendue ! C’est Kévin qui prit la parole le premier.
- Qu’est-ce que tu vends ?
J’étais un peu gêné.
- Rien de bien important. Tout ce que ma mère voulait jeter.
- Je peux regarder ?
- Tant pis… Vas-y.
- Pourquoi : tant pis ?
- C’est une partie de ma vie.
- T’as quelque chose à cacher ? demanda-t-il d’un air malicieux.
Nous étions les yeux dans les yeux.
- On a tous des secrets… Tu n’en as pas, toi ?
- Si !
Et il rit. Nous commencions nos fameux sous-entendus. Kévin examina tout ce qui était devant moi : des livres d’enfants, des jouets, un vieux train électrique qui avait appartenu à mon père, des bandes dessinées… Nous étions face à face. C’était la deuxième fois qu’il était si près de moi. Je ne le quittais plus des yeux. Ses longs cheveux bruns, un peu bouclés, son nez bien droit… Je l’avais tellement guetté et observé depuis six mois, c’était comme si je le connaissais depuis toujours. Avec pourtant ce désir de le découvrir encore davantage. Quelle étrange sensation, que celle d’être à ses côtés ! Soudain, il releva la tête, me fixa avec ses grands yeux verts et dit :
- On échange ?
- On échange quoi ?
- Tu me prends un truc et je t’en prends un ?
Il me regarda en riant. L’idée était géniale ! J’allais posséder quelque chose de lui !
- Ok, prends ce que tu veux !
- C’est quoi ce livre ? dit-il en prenant une BD.
- Un cadeau !
- Qu’est-ce qui te fait rire ?
- Rien… Ça me fait drôle de te voir avec ce livre entre les mains. Il est chez moi depuis tellement longtemps.
- Tu veux le garder ?
- Non, non, pas du tout.
- Tu l’as déjà lu ?
- Oui… Complètement inintéressant. Par contre, les dessins sont supers.
- C’est pour ça que je l’ai pris. Tu n’en veux vraiment plus ? Sans regret ?
- Aucun.
- Tu sais dessiner ? me demanda-t-il.
- Euh… non.
- Je passe des heures à dessiner et à peindre aussi. Enfin… je passais.
- Tu ne le fais plus ?
- Non ! Pour ça, il faut avoir l’esprit libre, ne plus penser à rien… En ce moment, je n’y arrive pas.
- Trop de soucis ?
- Non, pas vraiment des soucis. Je n’ai plus la tête à ça, c’est tout.
Je le regardais pensif, mais bien décidé à rebondir sur chacune de ses réflexions. Pas question de rater une si belle occasion de mieux le connaître !
- En voyant les peintres à Montmartre, je me suis souvent demandé pourquoi quand on est môme, on n’arrête pas de dessiner et de peindre alors que lorsqu’on grandit c’est fini.
- Je n’ai pas dû grandir, dit-il. Je suis resté un môme puisque je continue de le faire.
- Non, ce n’est pas ce que je voulais dire. Je parlais pour moi et pour la majorité des gens. Qu’est-ce que tu peins ?
- Un peu de tout. J’aime bien délirer, faire n’importe quoi. Des portraits aussi.
Je réfléchissais à ce qu’il venait de dire. Je le regardais sans le voir.
- Je ne savais pas que tu peignais.
- C’est normal, on ne se connaît pas.
Je rougis légèrement, un peu gêné.
- Oui… C’est vrai… Je suis bête ! La peinture, ce n’est pas mon truc mais j’aurais aimé savoir… enchaînai-je aussitôt.
- Ça s’apprend. Je t’apprendrai si tu veux.
Il avait l’air inquiet de ma réponse. Je le fixais dans les yeux et saisis tout de suite la balle au bond.
- C’est vrai ? Je veux bien ! Mais je te préviens, il y a du boulot ! Il faudra être très patient.
Nous étions face à face, nous nous examinions et nous observions… Il avait l’air grave, il dit la suite sur le ton d’une promesse solennelle.
- Je le serai. On commence quand ?
- Je ne sais pas, quand tu voudras… J’ai bien fait de venir ! J’ai déjà casé un bouquin et tu vas m’apprendre à peindre, c’est génial ! Tiens, les mères reviennent !
- Déjà ! dit-il étonné.
Je le regardais en riant.
- Et ouais ! Elles ont peur qu’on brade la boutique.
- Une brocante, c’est fait pour ça !

Nos mères revinrent un café à la main.
- Qu’est que tu as dans les bras ? demanda Martine à son fils.
- Rien, on troque.
- Avec eux, on ne vendra rien mais on va rentrer la voiture encore plus chargée qu’à l’aller !
Ignorant les réflexions de sa mère, Kévin reprit notre conversation :
- Moi je t’ai pris un bouquin, toi tu me prends quoi ?
Parmi les affaires de Kévin, il y avait plusieurs tableaux. L’un d’entre eux représentait deux visages de profil, superposés, avec un seul œil en commun.
- C’est ta signature ? C’est toi qui as peint ce tableau ?
- Oui. Tu le veux ?
- On ne peut pas échanger un livre contre un tableau !
Martine se tourna vers moi :
- Si tu le veux, prends-le. On en a plein la maison. On ne sait plus où les mettre.
Kévin insista.
- Tu le veux ?
Je les regardais tous les deux en riant.
- Je veux bien.
- Je te l’enveloppe.
Je l’observais faire songeur.
- Qu’est-ce que ça représente ?
- Tu vois quoi ?
- Trop fort… Répondre à une question, par une autre question. T’es mûr pour faire de la politique ! Je ne sais pas… deux visages… ce sont des mecs ?
- Oui.
- Avec un seul œil ?
- Oui !
- Qu’est-ce que ça veut dire ?
- Je ne sais pas, j’ai fait ça… comme ça !
Le temps de ranger le livre et le tableau, Kévin suggéra d’aller faire un tour en recommandant aux mères d’être sages. Martine rétorqua aussitôt :
- Vous aussi !
Nous avions à peine fait vingt mètres qu’il commença son interrogatoire.
- T’habites où ?
- Chez ma mère…
Mais ce n’était pas la réponse qu’il attendait.
- Et ta mère elle habite où ?
- Dans un pavillon à la sortie de la ville en allant sur Melun, près de la piscine. Et toi ?
- Un pavillon aussi, mais près de la gare.
- Je vis seul avec ma mère. Mes parents sont divorcés.
- Je sais, dit-il.
- Comment ça, tu sais ?
- Ma mère me l’a dit.
- Elle te parle de moi ?
- Non, dit-il en riant, elle me parlait de sa collègue de travail. Mais je ne savais pas que c’était ta mère.
- Et toi, ta famille ?
- Je suis seul aussi avec ma mère. Mon père est parti, il y a longtemps.
Il mourrait d’envie de me demander des nouvelles de ma copine mais ne le fit pas ce jour-là. Nous revînmes tout sourire. Nos mères nous regardaient arriver.
- Ils ont l’air de bien s’entendre ! dit Martine.
- Tant mieux ! Bryan faisait la tête ce matin, il n’avait pas envie de venir. Ça ne peut que lui faire du bien de sortir et de discuter avec quelqu’un d’autre. Il est toujours enfermé, il vit replié sur lui-même… C’est sûrement un peu de ma faute.
- Est-ce qu’il en souffre ?
- Comment le savoir ? On ne peut pas dire qu’il déborde de bonheur.
- Kévin n’est pas mieux mais je pense qu’il est heureux comme ça.
Ma mère se tourna vers nous :
- Vous avez l’air de bien vous entendre tous les deux !
Nous nous regardions en riant et finîmes par dire en même temps : « Ça va ! »

Je vendis peu de choses. Kévin eut plus de succès avec ses tableaux qu’il vendait à des prix raisonnables. J’avais envie de tous les acheter.
- Ils sont trop beaux, tu ne les vends pas assez cher !
- Peut-être, mais le truc, c’est que si je les vends plus cher, je ne les vendrais pas alors… Tu les trouves beaux ? T’en veux un autre ?
- Non, ce serait abuser.
- J’en ai plein d’autres chez moi, tu viendras… Tu choisiras celui que tu voudras.
- Cool, c’est sympa, tu es trop généreux !
- Je préfère te les donner à toi plutôt que de les vendre à des gens que je ne connais pas.
Il était très sérieux et me fixa intensément. Moi, j’étais gêné, ému et complètement retourné par ce qu’il venait de dire. J’avais presque les larmes aux yeux. Je ne savais pas quoi répondre, alors je murmurai faiblement :
- Cool, merci…
Martine n’entendait pas ce nous nous disions mais nous regardait, songeuse… À quoi pensait-elle ? Moi, j’étais le plus heureux de tous. Je passais la journée avec le mec que j’aimais et il était trop gentil avec moi.
Nous étions légèrement à l’écart, nous discutions de tout et de rien : de peinture, de lecture, d’Internet, d’appareils photos… Kévin avait amené le sien. Il photographiait tout… Il me mitraillait surtout. Après avoir pris les mères en photos, il demanda à la sienne de nous prendre tous les deux, il s’approcha de moi, mit son bras sur mes épaules, je fis de même et Martine immortalisa cet instant. Au cimetière, nous étions épaule contre épaule. Aujourd’hui, bras dessus, bras dessous. J’étais aux anges !
Ce garçon que j’avais toujours vu sombre et silencieux était en fait très bavard. Il avait plein de choses à dire et riait facilement. Je ne le reconnaissais pas. J’aimais entendre sa voix… J’aimais tout de lui, ses tableaux, ses vêtements… Tout ce qui le concernait me fascinait. Il n’y avait pas une seule ombre au tableau. Il était drôle, généreux et toujours plus beau !

En rentrant en voiture, Martine discuta avec son fils.
- Bryan et toi, vous vous connaissiez déjà ?
- Non, de vue c’est tout.
- Quand nous sommes arrivés ce matin, j’ai eu l’impression de l’avoir déjà vu quelque part.
- Ah bon ?
- Oui. Et ne fais pas l’étonné, maintenant je sais où.
- Et c’était où ?
- En photo, dans ta chambre. Le portrait que tu fais en ce moment, c’est le sien ?
Kévin devint tout rouge et ne répondit rien.
- C’est le sien ?
- Oui.
- Vous ne vous connaissiez pas mais tu as sa photo et tu fais son portrait !
- Oui.
- Pourquoi ?
- Il y a des visages qui marquent plus que d’autres… Il est beau, non ?
- Oui, il est très beau.
Elle regarda son fils, toute songeuse.
- Tu ferais mieux de regarder la route.
Kévin ne disait plus rien. Il réfléchissait.
- À quoi tu penses ?
- Tu peux éviter d’en parler à sa mère ?
- Que veux-tu que je lui dise ?
- Rien.
- Oh là, là ! Que de mystères ! dit Martine en soupirant. Elle avait déjà tout compris.

jeudi 8 octobre 2009

Si tu avais été... Tant de rêves inachevés…


Livre disponible sur Books.google.com

J’ai toujours été fasciné par la magie des mots. Ce sont toujours les mêmes, mais de la manière dont nous les prononçons, selon l’ordre dans lequel nous les mettons, ils ont le pouvoir de rassurer, d’apaiser, de tourmenter, d’encourager, de critiquer, de flatter, de maudire, de féliciter ou de blâmer. Ceux que j’ai prononcés ce jour-là ont déclenché tant de tourments, tant de sentiments différents en toi. D’abord la surprise, puis l’horreur et enfin la colère. J’ai vu tout ça dans tes yeux. Alors toi aussi, tu as choisi les tiens, tu les as mis dans l’ordre qu’il fallait, tu as pris le ton qu’il convenait, ou plutôt celui que ta douleur te dictait. Et en un instant, tu as détruit le reste d’espoir auquel je m’accrochais. Même dans un moment aussi critique, tu étais beau. Je t’aimerai toujours ! J’ai vu tes larmes couler sur tes joues, tes yeux mouillés, tes cils collés entre eux et cette grimace sur tes lèvres ! Ce n’était pas le moment mais je t’admirais !

Nous avions tellement de projets ensemble ! Tu voulais partir, nous devions voyager. New York, Manathan, la Statue, San Francisco, Madrid, Venise… Toutes ces villes, je les ai vues dans tes yeux. J’aurais aimé les visiter avec toi. Qu’est-ce que j’aurais aimé ! Autant de rêves inachevés et de projets qui ne se réaliseront jamais. Avec toi à mes côtés, je serais allé au bout du monde. Avec toi, tout semblait si facile, je me croyais tellement fort, intouchable, immortel ! Je nous croyais inséparables, on se l’était promis en haut de la Tour Eiffel : « Jamais l’un sans l’autre ! » Sans toi, je suis tellement vulnérable et pitoyable ! La seule chose dont j’ai envie aujourd’hui, c’est toi. Qui es-tu pour être plus important que tout ? Parfois, quand je croise un beau mec, et il y en a plein, je me dis que je suis stupide de me prendre la tête avec toi. Mais je suis incapable de faire autrement, les autres sont beaux, mais toi… je t’aime !

dimanche 23 août 2009

Si tu avais été… Je suis seul et j’ai peur.

Livre disponible sur Books.google.com

La lettre.

- Pendant tout le week-end, j’ai dormi ici, dans ton lit. J’ai pleuré sur ton oreiller en respirant ton odeur. Et Nicky m’a fait un sourire.
- Nicky ! Un sourire ?
- Oui. Enfin, c’était peut-être une grimace mais qui ressemblait à un sourire… Je t’ai aussi écrit une lettre. Tu veux la lire ?
- Oui, où est-elle ?
- Sur ton ordinateur, elle s’appelle : « À Bryan ».
- « À Bryan » c’est tout ?
- Oui, je ne savais pas qui la lirait.
- T’as vraiment cru que je ne la lirais jamais ?
- Je ne sais pas. J’avais peur. J’ouvris sa lettre et commençai à lire :
« Mon cher Bryan,
Je suis seul et j’ai peur. Seul dans ta chambre, cette chambre que j’ai tant imaginée, dans laquelle nous nous sommes tellement aimés. Où es-tu ? Tu t’en vas toujours sans prévenir. Il y a quelques jours, tu étais à Deauville. Je l’ignorais et me posais déjà cette question. Aujourd’hui, je me la pose encore. Je sais où tu es et pourtant, tu n’y es pas. Je me demandais où tu étais mais je savais que tu reviendrais…
Ce soir, je ne sais plus. Tu es parti si loin ! Je ne peux te joindre mais je suis déjà prêt à te rejoindre.
Je suis seul et j’ai peur.
Je m’en veux de ne pas t’avoir écouté. Mon esprit m’a commandé une chose, mon corps en voulait une autre. Lorsque j’ai fermé la porte, tu étais d’un côté et moi je pleurais déjà de l’autre. Je mourrais d’envie de te serrer dans mes bras. Pourquoi je ne l’ai pas fait au lieu de te laisser partir ?
Je suis seul et j’ai peur.
Ce jour-là, tu t’es levé, décidé, et tu as traversé toute la ville pour me rejoindre. Tu avais certainement préparé et choisi tes mots. Mais moi qui n’ai pas fait un pas vers toi, j’ai refusé de les entendre. Tu venais pour faire la paix, je n’en ai pas voulu. Les regrets me hantent. Je t’ai quitté fâché. Tu es parti sans me dire adieu, ce ne peut être qu’un au revoir. Tu vas revenir, obligé !
Je suis seul et j’ai peur.
J’entends encore ta voix. Je te revois dans cette chambre, en colère, refusant même de m’embrasser. Cette nuit, je te l’ai pris, ce baiser que tu n’as pas voulu me donner. Où étais-tu ? Tu n’as même pas réagi. Par quelles pensées te laisses-tu distraire ? Je suis encore troublé par ce baiser volé. Tu es là-bas, étendu, inconscient, vulnérable…
Tant que je sentirai la chaleur de ton corps sous ta peau, tant que j’entendrai le souffle de ta respiration, je ne perdrai pas espoir.
As-tu toujours envie de vivre ou est-ce tous ces tuyaux qui te forcent ?
Je ne me suis jamais senti aussi seul et j’ai peur !
Où sont nos rires ? Où sont nos joies ?
C’est vrai, je n’ai pas respecté ma parole. Est-ce si grave que tu m’ignores ? Tu joues l’indifférence. Tu ne me regardes plus, tu ne me parles plus, tu ne me souris plus. Cette statue de toi-même, ce n’est pas toi. Je ne la supporte plus. C’est toi, sans l’être vraiment. Il en manque une partie, la plus importante. Où es-tu ? Tu me manques.
Je suis seul dans ta chambre, je pleure et personne pour me consoler. Personne pour me dire, comme tu savais si bien le faire : « Je suis ton ami, je t’aime, tu peux compter sur moi, tu le pourras toujours. Je suis là pour t’écouter… te comprendre. Arrête-toi ici, repose-toi, je veux veiller sur toi. » Je t’aime, mais j’ai peur.
 Ton ami, Kévin. »

Pendant la lecture, Kévin s’était assis à côté de moi et me tenait par le cou. Sa joue contre la mienne, cette lettre, son bras sur mes épaules, la chaleur et la douceur de son corps, le souffle de sa respiration… Lorsque j’eus fini de lire, j’étais en larmes. Je me croyais blasé de tout. Avec toi, mon cœur et mes yeux desséchés se sont embrumés. Combien de fois ai-je pleuré ? Pour toutes sortes de raisons… larmes de joie, de rage, de bonheur ou de désespoir. Je ne savais pas que la vie c’était tant d’émotions !

samedi 22 août 2009

Si tu avais été… Il ne m’en voulait pas.


Livre disponible sur Books.google.com

Il ne m'en voulait pas. 

Stéphanie rentra chez sa grand-mère avec sa mère et Lætitia. Le dimanche midi, mon père invita tout le monde au restaurant. Je faisais une drôle de tête, je n’étais pas remis de tout ce que Lætitia m’avait dit la veille. Quand elle me vit, elle s’en excusa :
- Je suis navrée, je ne voulais pas te gâcher ta joie en te racontant tout ça.
- C’est pourtant ce qui est arrivé.
- Désolée mais j’avais besoin de tout te dire.
- T’as bien fait. Je savais déjà que j’étais un gros con, ça ne peut pas nuire de me le rappeler de temps en temps.
- Non, ce n’est pas vrai, ce n’est pas ce que je voulais dire. T’as très bien compris.
- Ce que j’ai compris, c’est que j’ai un don : celui de rendre les autres malheureux. J’ai déjà fait beaucoup de conneries dans ma vie mais si je ne les avais pas faites, si je ne m’étais jamais trompé, je n’aurais jamais appris comment bien faire, non ?
- Tu m’as fait souffrir c’est vrai, mais j’ai aussi passé avec toi des instants merveilleux… Ce t-shirt que je portais hier… cet orage… et bien d’autres que je n’oublierai jamais.

La discussion se termina par un toast porté par mon père. Malgré l’engouement général, je n’étais pas à la fête. Ça, ma mère le remarqua tout de suite.
- T’en fait une drôle de tête !
- C’est bon, maman, ne t’en mêle pas s’il te plaît.
Elle n’y était pour rien, elle ne méritait pas ce ton désagréable. Elle aurait aimé comprendre mais n’insista pas. J’essayais de sourire malgré tout. Le cœur n’y était pas.

Nous étions si bien à Toulon, anonymes dans une ville inconnue, que Kévin avait envie de rester un jour de plus. Je n’étais pas très chaud. Tout s’était à peu près bien passé, je préférais partir sur cette bonne impression plutôt que de rester un jour de plus et de rentrer avec de mauvais souvenirs…
- T’es trop superstitieux ! dit Kévin.
- Peut-être mais l’important pour moi, c’est que tu sois là, ici ou chez nous, ça ne fait pas de différence. Et puis, c’est mon père qui paie.
Il finit par accepter. Comme prévu, nous rentrâmes tous ensemble le dimanche soir. Kévin faisait un peu la tête, moi, j’étais plutôt content. Ce soir-là, l’avion était presque vide. Kévin et moi changeâmes de place pour nous installer tout au fond. Il était près du hublot et moi juste à côté. Après le décollage, en me penchant pour regarder à l’extérieur, je lui pris discrètement la main. Il comprit ce que ça voulait dire, il me sourit et posa sa tête contre la mienne : il ne m’en voulait pas.

dimanche 19 juillet 2009

Si tu avais été... J'aurais voulu t'aimer raisonnablement.


Livre disponible sur Books.google.com

J’aurais voulu t’aimer raisonnablement. Deux opposés car l’amour est tout sauf raisonnable. Il est incendiaire. Il nous pousse à faire toutes les bêtises que nous ne ferions pas en temps normal. Il étouffe notre conscience, nous consume et nous transporte.

En attendant, je décidais d’enfouir mes sentiments et mes attirances. Je voulais les refouler au plus profond de mon âme, au plus profond de mon cœur, afin de m’en libérer et qu’ils y restent pour toujours. Mais peut-on ainsi s’en défaire ? Pourquoi n’y sont-ils pas restés ? Pourquoi ont-ils rompu leurs liens ? Pourquoi cette mutinerie ?
J’aimais ce garçon. Pourtant combien de fois ai-je tenté de me persuader du contraire, qu’il était tout à fait ordinaire, sans rien de plus que les autres, même pas beau ? Il ne fallait plus y prêter attention, ne plus m’en occuper et tout allait rentrer dans l’ordre. Premières choses à faire : ne plus le chercher, ne plus le regarder, cesser de penser à lui et de me répéter que je l’aime, comme si c’était de l’auto-conditionnement. Résolution absurde puisque je n’y arriverai jamais ! Chaque matin, je faisais tout le contraire. Au réveil, mes premières pensées étaient pour lui. Ensuite, à peine arrivé au lycée, j’avais besoin de le voir, de savoir qu’il était là. Ça me rassurait. Le pire c’est que j’avais l’impression qu’il faisait la même chose.
C’était toujours au moment où j’étais persuadé d’en être guéri, où je me croyais le plus fort, que j’étais soudain dévoré par l’envie de le revoir et, à la rencontre suivante, je sombrais de plus belle. Alors, en un instant, toutes mes certitudes s’envolaient. Je laissais mon cœur s’emballer et m’expliquer pourquoi il était si extraordinaire, si beau et séduisant. Pourquoi je l’aimais et que je l’aimerai toujours. Jusqu’au bout de ma vie, jusqu’au bout du plus lointain des voyages. Je ne savais plus quoi faire. Je n’arrêtais pas de me dire que je n’étais pas normal tout en espérant qu’il ne l’était pas non plus. Je ne cessais de me répéter que c’était mal mais je faisais tout pour le séduire…
Fallait-il vraiment lutter ou se laisser aller et prendre la vie comme elle venait ? C’était facile à dire, pas facile à vivre. Je culpabilisais de plus en plus. J’avais parfois l’impression que toute résistance était inutile, que je luttais pour rien. Comme dans ces jeux vidéo, où lorsqu’on coupe un ennemi en deux, chaque moitié redevient un nouvel ennemi potentiel. La meilleure défense étant de ne plus lutter mais d’admettre la réalité et de laisser venir.
J’aimais un garçon. Même si je refusais d’y croire. J’étais prêt à le nier avec une énergie farouche. Seulement voilà, faire taire ses sentiments n’est pas qu’une question de volonté. J’ai voulu me protéger de cet amour impossible en me persuadant qu’il n’existait pas. Moi, qui avais peur du rejet des autres, je me suis rejeté moi-même. Mais je n’avais pas tout prévu. On peut mentir aux autres, pas à soi-même. Ces mensonges-là nous rongent de l’intérieur. Je connaissais mes sentiments. Je savais ce que j’avais dans le cœur. Comme une vague se retire pour mieux revenir, mes sentiments refirent surface avec une force inouïe, décuplée et incontrôlable. J’étais comme le capitaine d’un navire perdu en pleine tempête, sans savoir quoi faire. Parfois persuadé qu’il valait mieux faire demi-tour, parfois convaincu de mon insubmersibilité et qu’il fallait au contraire aller de l’avant. Mais peu importe puisque la barre ne répondait plus et que j’allais au hasard, porté par les vents, par cette force invisible qui s’appelle l’amour et qui n’obéit à aucune règle, à aucune loi ni à aucune logique…

lundi 26 janvier 2009

Si tu avais été… Disponible sur amazon.fr




Livre disponible sur Books.google.com


SI TU AVAIS ETE…

Alexis HAYDEN & ANGEL OF YS


 
Pas facile d’affronter la vie au moment de l’adolescence, encore moins quand on a des tendances homosexuelles. Toutes sortes de questions se bousculent dans la tête de Bryan mais à qui les poser ? Le divorce de ses parents va complètement perturber la vie de Bryan. En suivant sa mère dans son déménagement, il se croit blasé de tout. Pourtant la vie va lui prouver le contraire.

Des amours, il en a déjà eu, mais à 16 ans, pas facile d’admettre qu’il est une nouvelle fois amoureux d’un garçon !

« J’étais prêt à le nier avec une énergie farouche. Seulement voilà, faire taire ses sentiments n’est pas qu’une question de volonté. J’ai voulu me protéger de cet amour impossible en me persuadant qu’il n’existait pas. Moi, qui avais peur du rejet des autres, je me suis rejeté moi-même… »

Alors tout s’enchaîne de travers : son père qui l’ignore, sa mère qui ne comprend que ce qu’elle a envie de comprendre…

Lætitia… Kévin… Stéphanie… Qui faut-il aimer ? « Si c’est ton choix… » Mais il n’a pas choisi !

Il va se brûler à la vie, comme ces étoiles filantes s’irradient dans l’atmosphère. Elles brillent d’une grande intensité avant de s’éteindre à jamais. Leur rareté fait aussi leur beauté, elles n’ont pas le choix, pour exister, elles doivent se consumer. Bryan va se brûler à la bêtise des autres, à leur bêtise, à leur hypocrisie et à leur intolérance aussi.